Vendredi 15 janvier deux mil onze; Mirebeau. Trois semaines à Paris, en désordre…

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Le temps passe, et je vois bien que je ne trouve pas celui qu'il me faudrait pour relater, même "en gros", les vingt jours échevelés que je viens de passer à Paris, marqués par l'achat de ma cellule de la rue de Seine et les complications financières qui s'ensuivent, matérielles aussi; mondanités, multiples rencontres de jour et de nuit -selon ce point de vue, il y a même une certaine effervescence. Les images surgies de ces trois semaines de désordre parfait se bousculent et se contredisent :

celles d'un dimanche après-midi très doux, avec E., au Musée des Arts Décoratifs (verres de Venise des XV et XVIè siècles; paysages architecturaux de Paulus Vredeman de Vries, peints à Prague, à la cour de Rodolphe, vers 1600 : colonnades et façades gigantesques, obélisques, masques, villes grandioses et oniriques; cabinet doré de 1725, lit de Nana (une longue phrase de Zola), appartement capitonné, d'un bleu étonnant, de Mme Lanvin..) puis courte promenade dans les jardins des Tuileries où tombe la nuit, et jaillissent les lumières de Paris, grande coquette qui se pare pour une grande soirée -à Paris, toute soirée est grande…

De très aimables artisans, débrouillards et débordés -je ne sais pourquoi l'on se plaint si fréquemment des artisans, qui finissent toujours par venir (j'aime assez attendre : moment calme, volé à la sarabande) puis de la très sympathique architecte de l'immeuble de la rue de Seine ; conversations sur l'incroyable vétusté d'un grand nombre d'immeubles, que l'enchérissement des prix immobiliers a commencé depuis quelques années à juguler;

d'étonnantes retrouvailles, un matin, avec V.; du rendez-vous suivant; de la beauté de ma cellule au bord du fleuve tranquille, d'une résonance de la pièce vide, de sa lumière quand elle n'est éclairée que par les reflets des lampadaires et des bougies éparses, du bridge avec les deux V. et B., et du dîner qui suivit, vers quatre heures (je pensais que mon amour de la nuit s'estomperait avec l'age, il n'en est toujours rien), de la découverte des merveilles de skype, des ensorcellements du net, où, imitant Camus qui m'a donné le nom de plusieurs sites, je me mets à pêcher sans fin des photos, pour les Cahiers, ou pour la couverture de mon improbable Belgique -m'attache ainsi au sieur Vredeman de Vries, mais préfèrerais, pour ladite couverture, un des innombrables Piranèse dont j'ai placé les reproduction sur mon bureau. Le monde entier et toute l'histoire des temps dans une boîte ! Un ensorcellement, oui, mais délicieux…

de plusieurs dîners et déjeuners; de cet exercice, je n'aime rien tant que les tête à tête -fruits de mers avec P.P. aux halles, d'autres aux Ministères, notamment avec A.T. qui m'en apprend de belles sur l'état de l'Etat (notes : "Nous avons des administrations, nous n'avons plus d'Etat"; et : "Plus personne ne fait l'histoire; quelques dizaines de milliers de prédateurs font de l'argent, c'est tout -vrai surtout en Europe, mais dramatique pour elle…);

de ma joie étonnée, que j'ai déjà dite je crois, de constater que, pour leurs premiers Etats-Généraux, organisés il est vrai en partenariat avec Dupont-Aignan et ses valeureux amis, les Cahiers ont rassemblé plus de 300 personnes, à quoi, un jeudi après-midi de janvier, je ne m'attendais certes pas -joie, mais désarroi de voir tant de mes amis refoulés par les huissiers de l'Assemblée nationale, qui m'avaient promis de faire entrer tout le monde, ce qui s'est avéré impossible (à moins que…); du dîner qui suivit dans un restaurant serbe, et de son humeur authentiquement joyeuse; puis de mon retour à pied, n'ayant plus un sou vaillant, du Faubourg Saint Antoine jusqu'à la Seine, et la rue d'icelle… Pensé par exemple que, si j'habitais Bordeaux, je serais fort heureux de vivre rue de la Garonne; ou Saumur, rue de la Loire etc. noms de lieux, toujours décisifs;

des visages retrouvés de toutes parts, le lendemain, à l'hôtel de Lassay, où les anciens de l'équipe Séguin sont au complet, d'une conversation avec Marcel Gauchet, de l'incroyable cabotinage, assez grotesque, de Serge Moati; d'une courte passe d'armes avec Fillon -de son regard pétillant, qui n'est pas banal. De tout ce qu'il y a à dire sur le "drame Séguin" : parfaite lucidité politique, non moins parfaite impuissance -lot de plus en plus communément partagé, ces temps-ci, mais lui a porté les deux éléments de la contradiction à leur point d'incandescence, et de ce permanent paraclet, il est mort.

D'un rendez-vous dans un bar du XIVè, avec la société des lecteurs de Renaud Camus, où Renaud Camus s'invite à l'improviste -et m'invite à l'y accompagner non moins au débotté, tandis que je repassais rue du Vieux Colombier avant de filer à la gare -d'où s'ensuit une fin de semaine improvisée avec B…, non sans surprises, de nouveau, et retour lundi en voiture -mais de cela j'ai déjà parlé. (Quel luxe, tout de même, qu'une "société des lecteurs", réunie tous les mois pour commenter l'une ou l'autre des œuvres du maître -qui lui-même ne s'explique pas toujours telle ou telle évocation; tout cela très happy few -mais c'est la grande valeur de Renaud Camus d'avoir restauré en quelque sorte l'aristocratie et ses vieilles vertus, la droiture, la courtoisie, l'honneur, le respect scrupuleux de la parole donnée, le courage, et par dessus tout la liberté, la liberté de penser et de dire…);

d'une étrange consultation chez le docteur S.A. très sage et très merveilleuse femme venue du Laos; de la traduction trouvée à la devise new-yorkaise anything goes : "tout ce qui m'arrive est bien" ; cette autre note, chez Ch. de P. : "ordo ab chao", qui donne un titre possible pour le Belgique : "Belgique, avant-garde du chaos", ou "La Belgique, l'Europe et le Chaos" , de photos et de photos, d'images et d'images (je comprends certes les iconoclastes, tant l'image bouleverse l'esprit, tant leur accumulation le rompt); d'un dîner au ministère des transports, gâché par une seule personne; d'un palpitant Maigret, un vendredi de sieste; de demi-nuits sur le terrible internet, quand la toile étend à l'infini la toile de votre crâne; etc. Le monde n'a-t-il donc pas de fin ?…

Publié dans Extraits du journal

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