Monde arabe: que faut-il faire et ne pas faire?

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Depuis hier à Rabat, chez FK, toujours telle qu'en elle-même, rapide, svelte, efficace, une manière directe de dire et de faire,  charmante constamment. Plaisir, tout à l'heure, de lire des livres aux enfants, et de plonger dans cette atmosphère familiale que je n'avais fait qu'entr'apercevoir, et j'avais hâte de retrouver…

 

De même avais-je hâte de trouver un peu de soleil, en tous les cas de lumière, au milieu du très sombre hiver français. Hélas, de ce côté-là, déception. Depuis deux jours, l'air marocain est froid -"le Maroc est un pays froid où le soleil est chaud" disait Lyautey. Pas un rayon : depuis mon arrivée, il vente et pleut presque sans trêve. Très bon pour l'agriculture, et, non moins pour la stabilité politique : une année de pluie abondante est ici annoncée comme une année calme; ce mauvais  temps tombe à pic pour calmer les ardeurs  dissidentes et les fièvres populaires, dont il ne se voit d'ailleurs nulle trace où que ce soit; mais JPPH, venu de Mohammedia pour déjeuner ici "en famille" pense que le feu qui a embrasé la Tunisie et qui à présent gagne l'Egypte peut se répandre jusqu'ici… 

 

En attendant, le scénario tunisien se reproduit à Alexandrie et au Caire, fixant mon opinion sur une évidence que les médias, et même les notoires de ce monde semblent avoir complètement perdue de vue, au point d'exiger des démissions de chefs d'Etat ou de tel ou tel ministre, de demander la nomination de tels autres, etc… Or, on voit très bien, d'ici, que certains aspects de la question dépendent de nous, d'autres pas du tout. Un paradoxe accablant veut hélas que les Etats d'Europe multiplient les objurgations, les rodomontades et les bavardages dans les domaines où ils n'en peuvent mais, alors qu'ils ne font pas, ou très peu ce qu'ils devraient dans les domaines où, au contraire,  ils le pourraient. Voir clair dans ce que nous pouvons et devons faire.

 

Adhonc, ce que nous pouvons faire : créer des relations de confiance avec les Etats et, autant qu'il est possible, avec les peuples de la rive méridionale de la Méditerranée. Cela, il le faut absolument, et d'autant plus que les complémentarités sont évidentes (autant au moins qu'entre les Etats de l'UE), et que, surtout, les problèmes et les périls communs sont considérables. Parmi les "problèmes", beaucoup sont politiques, regardant notre commun intérêt à voir les questions méditerranéennes réglées par les gouvernements méditerranéens seuls; d'autres sont culturels et économiques, là où les complémentarités s'organisent cahin-caha, mais sans volonté d'ensemble, sans ordre, conséquemment à trop petite échelle; mais il faut regarder en face le principal, la bombe démographique, infiniment plus dangereuse, pour nous mais aussi pour les gouvernements arabes, que toutes les bombes des terroristes islamistes -ce que ces derniers savent d'ailleurs parfaitement, sûrs en cela que le temps travaille pour eux.

 

Ici, le temps travaille vite. Toute l'histoire de la Méditerranée (s'il est encore permis d'évoquer l'histoire antérieure au XXème siècle) montre que les rapports de domination, et conséquemment les invasions, entre les rives nord et sud sont mécaniquement liées aux rapports démographiques : l'expansion du monde grec et romain résulta d'un rapport favorable à la rive nord, et son effondrement, qui se traduisit par une diminution des populations, se fit au bénéfice du monde germanique au nord et, au sud, du monde arabo-musulman, lesquels se heurtèrent en 732 à Vieux-Poitiers; l'Europe, qu'elle soit hispanique ou balkanique ne renversa le rapport que lentement, à mesure que reprit sa croissance démographique, au Moyen-Age avec les croisades puis la Reconquista espagnole, le reflux ottoman n'intervenant qu'aux XVIIIème et XIXème siècle avec la croissance de la population européenne; ce fut alors le Nord qui colonisa, jusqu'à ce que, voici un demi siècle, le rapport démographique se renverse de nouveau, atteignant à terme rapproché le rapport de un pour deux en faveur du Sud, Turquie comprise. Ce renversement est évident à l'œil nu : il suffit de parcourir des campagnes de l'ouest ou du centre le France, ses villages, fermes, terres, églises abandonnés, puis de plonger dans n'importe quelle ville, petite ou grande, du Maghreb, toutes offrant même spectacle interminable de jeunes désoeuvrés, passant leurs journées devant les télévisions du monde entier ou internet tapant l'asphalte sans autre perspective, diplômes ou non, qu'une manne d'Etat, dans l'attente d'immigrer  vers le Nord, il suffit de se dire et d'oser dire que le quart des moins de 25 ans, en France, résulte de l'immigration, il suffit de comparer notre anémie démographique  à la vitalité du sud, de notre sud,  pour se convaincre que les choses ne sauraient aller leur cours sans bouleversements profonds sur les deux rives, surtout la nôtre -donc ne sauraient aller sans un solide accompagnement politique….

 

L'inversion est plus frappante encore à l'échelle des continents :  en 1970, l'Europe et ses 620 millions d'habitants (Russie comprise) était deux fois plus peuplée que l'Afrique dans son entier; alors que, en l'absence de politique démographique sérieuse, elle pourrait ne plus compter que 550 millions d'habitants en 2040, l'Afrique en compterait 1,8 milliard. Cas extrêmes : l'Allemagne perd environ 210 000 habitants chaque année, pendant que l'Ethiopie en gagne 2,1 millions. Notons d'ailleurs que la poussée démographique de l'Afrique sub-saharienne est un problème majeur pour les pays du Maghreb, et l'Egypte, leurs gouvernements s'employant comme ils peuvent à la limiter ou à en détourner les flux -raison supplémentaire de s'entendre avec eux…

En fait, s'il y a une révolution en cours dans le monde arabe, c'est une révolution démographique -en somme bien plus grave que toute autre…

 

Croit-on qu'il soit possible, en de semblables conjonctures, de ne pas nouer des rapports étroits avec les Etats, donc les gouvernements du Sud ? C'est d'eux que dépendent toute coopération économique et culturelle, toute politique de modernisation fixant les populations, modifiant le statut de la femme et limitant la croissance démographique (œuvre réussie en Tunisie grâce au duo Bourghiba / Ben Ali), comme la maîtrise des flux migratoires, auxquels ils sont eux aussi confrontés -ne serait ce que par la pression sub-saharienne. Sous cet aspect, il n'y a pas à blâmer ceux qui, tels Chirac avec Saddam Hussein ou Moubarak naguère, Mme Alliot-Marie aujourd'hui ont su nouer des liens personnels avec ces gouvernements-partenaires -notons que le réflexe d'assistance proposée à Tunis est défendable : comment instaurer une confiance minimale si les dirigeants se savant lâchés à la première occasion ? Nous reconnaissons des souverainetés, des Etats et non des gouvernements, avec lesquels il faut travailler quels qu'ils soient, les affaires intérieures n'étant pas, ou plus, de notre ressort. Sinon, qu'opposerons-nous à ceux qui se mêleront des nôtres ?

Quant à ce que nous ne devons ni ne pouvons faire : ne pas déstabiliser la région en exigeant à tue-tête la démocratie à l'européenne et tirer notre rideau si nous la jugeons bafouée, comme il semble qu'on nous y incite.

 

- Dîner de brochettes au boui boui Wazani avec les enfants; achetons ensuite des livres chez un libraire qui ressemble à un instituteur de la IIIème République.

 

Que faire et ne pas faire dans le monde arabe, suite : surtout, éviter  de  tout faire dépendre de la démocratie pure et parfaite. Or, notre politique barbouillée de droits de l'homme est illisible. Nous avons soutenu Saddam Hussein avant de le lâcher en nous appuyant sur des gouvernements aujourd'hui déclarés criminels. Nous mêler des affaires intérieures du monde arabe supposerait que nous le connaissions, avec ses tensions internes et ses représentations symboliques -en terre d'Islam, par exemple, le pouvoir est intrinsèquement lié à la richesse, voire à l'opulence : prôner la pauvreté du Prince supposerait qu'il soit chrétien; prôner la démocratie supposerait reconnu le principe d'égalité entre les hommes. Et comment exiger des élections libres quand la première force est le parti musulman, du Maroc, où il est arrivé premier en voix aux législatives, à la Turquie. Prôner des élections libres, c'est remettre le pouvoir, non aux classes moyennes brandissant leurs twitters, mais à des mouvements islamistes mieux immergés dans les populations et décidés, le disent-ils ou non, à utiliser la susdite bombe démographique -la fameuse "revanche des berceaux". Que pourrons nous alors ?

Il ne s'agit pas de real-politik, mais de politique tout court, le reste n'étant que bêtises en vrac -dont nous sommes abreuvés depuis des semaines jusqu'à la nausée. Sa frivolité, son ignorance et son aveuglement disqualifient une fois de plus toute notre génération intellectuelle, ou plutôt moralisante; et politique, ou plutôt politicienne. Byzance n'est pas loin…

 

Publié dans Extraits du journal

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