Lundi 14 décembre ;

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Train pour Paris, où je dois bien me résigner à retourner de temps en temps, sans joie. A moins que ce ne soit la simple vue de mes contemporains, je veux dire des contemporains modernes, qui désormais m’exaspèrent...

Exaspérants, les gens modernes le sont spécialement sur le chapitre de la dépense : à peine étais-je installé, tout à l’heure, dans mon compartiment que m’y assaille une fort désagréable atmosphère de nourriture – j’ai même cru, du coup, ne plus avoir le cœur à lire, encore moins à écrire. De mon temps, il n’était pas très bien vu de se restaurer en public (en la circonstance, « se restaurer »  n’est même pas tout à fait le mot qui convient mais passons - passons là dessus aussi) ; on s’y autorisait en cas de trajet long, ce qui, dans les trains à grande vitesse, se produit rarement. On dirait que les gens modernes sont affamés par le simple fait qu’ils prennent le train.
 
M’étonne beaucoup, de surcroît, le fait que mes deux plus proches voisins sont allés acheter des sandouiches au wagon-restaurant (que j’appelle tel, mais qui porte désormais un nom américain) : d’une part je ne peux imaginer qu’il leur soit à ce point indifférent de me plonger dans l’atmosphère desdits sandouiches, déglutis à qui mieux-mieux sous mon nez ; d’autre part, je doute fort, à leur allure générale, qu’ils vivent dans l’opulence (il est vrai que ces correspondances ne sont plus très bien établies de nos jours, où l’on voit de nombreuses personnes à la fois fort riches et fort grossières), et me demande s’il est bien raisonnable de s’approvisionner ainsi dans des lieux où les prix sont démesurés  –je me souviens avoir eu soif un jour, dans un train, et avoir renoncé à m’acheter une bouteille d’eau tant le prix m’en paraissait exorbitant : ce n’est pas que je compte à 3 ou 4 euros, ce qui n’est même pas le montant des pourboires que je laisse ordinairement dans les restaurants, mais il me semble scandaleux de payer un tel prix pour quelques gorgées d’eau : cette dépense inutile est si emblématique de la pure déraison qui régente les procédés de commercialisation et de distribution, que je ne veux pas, moi, y participer (ou aussi peu que possible), car c’est alors un tout autre monde qui me prendrait, et je préfère séjourner dans la manière de vivre que j’ai adoptée une fois pour toutes, et, dussè-je avoir soif, y résister au gaspillage ambiants…

Pour en revenir à mes deux voisins, je me ravise, et vois dans leurs dépenses (ils sont revenus avec toutes sortes de victuailles) non point un signe de richesse, mais un signe de pauvreté –je veux dire de pauvreté contemporaine, qui s‘est étendue à ceux  qui ont le nécessaire, mais n’ont pas ce qu’ont d’autres : de cette pauvreté moderne, la dépense étourdie est un signe. Pour tout dire, dépenser est pour moi une activité vulgaire, surtout en ce qu’elle corrompt la nature, indépendamment de tout l’étalage souvent accablant à laquelle s’expose ainsi le dépensier.

Mais cela va plus loin encore : la conversation des deux  compères roule sans répit d’un sujet à l’autre, sujets qui n’ont qu’un thème : l’argent, ou le commerce. L’un vante la qualité de je ne sais quel appareil qu’il vient d’acquérir, qui lui parait « super » en comparaison du prix très avantageux (il dit : « super-prix) qu’il a trouvé, après, semble-t-il, une longue enquête auprès de différents fournisseurs ; l’autre se sent évidemment tenu de répliquer en énumérant la succession de bonnes affaires qu’il a faites ces jours-ci, pour des biens les plus variés, et l’on ne peut pas ne pas se dire qu’une grande partie de l’existence cérébrale de ces personnages, âgés de quarante ans environ, est concentrée sur les activités commerciales – à quoi s’ajoute un bout de conversation sur le prix des loyers, des immeubles, des « mètres-carrés » d’où se déduit que  leur activité professionnelle les plonge aussi dans le « souci commercial » pendant le plus clair de leurs journées. Après quoi, on en vient à des conjectures sur la prolongation ou non de je ne sais quelle prime publique accordée à qui acquiert une automobile, puis sur le prix des dites automobiles, ensuite sur leur consommation d’essence et, conséquemment sur leur prix de revient, etc…
 
 Je crois bien que l’homo festivus de Philippe Murray est avant tout un homo commercialus : ce qui est premier, chez le contemporain ordinaire, ce n’est pas la fête, fausse bouée, mais la terreur commerçante, à ce point accomplie que le tout de la vie, jusqu’aux amusements, est entièrement pris dans les rets du commerce, et qu’il n’y a même nulle place pour tout ce qui fait l’identité française, une civilisation (qui n’est point du tout organisée autour des valeurs commerciales), et pas davantage « un vouloir agir ensemble » : nulle autre activité cérébrale qui ne se rapporte au cycle produire et consommer, ainsi qu’aux méandres des mille chenaux qui vont de l’un à l’autre. Et, ne pouvant pas ne pas entendre, voir, sentir les voisins, je songe à ce fait accablant, que l’existence de la plupart de mes contemporains se laisse complètement absorber par un monde de plus en plus clos sur le marché, sans plus guerre d’ouverture vers la beauté, qu’il viole sans cesse, la langue, qu’il réduit au minimum utile, la contemplation qu’il exècre, l’amour, qu’il complique à l’infini -sinon pour des échappées éphémères, car on est toujours repris… Je songe à ce que peut être un homme qui n’aura presqu’entièrement pensé, œuvré, vécu, que dans, par et pour le maigre plaisir de consommer tout ce qu’il aura pu acheter sur la terre… Le sujet de l’identité, c’est l’argent – d’où, d’ailleurs, ma préférence pour la formule : l’être français, qui défini la nation par un être qui résiste au perpétuel avoir…

Publié dans Extraits du journal

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