Jeudi 31 décembre 2009 ; Mirebeau.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Je ne résiste pas à relater ici le court dialogue que j’eus hier, sur le marché, avec un aimable mirebalais à casquette grise, comme il s’en porte beaucoup ici :
« Alors, me lance-t-il, la politique, vous n’en faites plus ?
- La politique parlementaire vous voulez dire ? Plus beaucoup !
- Comme vous avez raison ! Voyez, moi, je les suis tous depuis des années et des années, je suis la droite, je suis la gauche, etc. et jamais, jamais, ils ne sont d’accord entre eux ; alors pourquoi voulez-vous qu’on s’en mêle ?
- Euh… pour les départager, au moins…
- Ah oui, rapport aux revenus ; mais pour le reste, nous, on ne sait rien, alors si on s’en mêlait, ca ne ferait que leur compliquer les choses encore plus…
- Peut-être après tout…  Au revoir Monsieur ! »

Certes, faire le marché à son agrément, mais autant écrire, et poursuivre mes petites pistes. La première est d’ailleurs d‘ailleurs fort simple dans son principe : partant de l’œuvre du Général, grande récapitulation de la politique de la France dans les termes du XXème siècle, il nous faut tout de même donner à sa fameuse « certaine Idée » dont l’invocation ouvre les Mémoires de Guerre, et que le mouvement gaulliste placera bientôt à son enseigne, une définition un peu plus précise que celle qui lui a été donnée jusqu’à présent, à commencer par le Général lui-même : comme si la chose allait de soi, chacun assimile l’idée de la France à une revendication de grandeur qui est d’abord d’ordre moral (une pétition de rectitude et de générosité que de Gaulle a certes illustrée), ainsi que d’ordre patrimonial (l’ancienneté, la variété, la richesse de nos héritage). Soit ; mais ces héritages ne sont plus guère connus d’une génération, disons des moins de trente ans, qui ne sait presque plus d’histoire, et presque rien de l’histoire nationale ; et, quant aux autres, ils n’ont de portée que s’ils peuvent rendre compte des évolutions du monde, les dire et les conduire ; quand à la rectitude morale et la générosité, outre qu’ils ont été quelquefois pris en défaut, leur rappel n’a guère d’effet aux yeux d’une génération de la repentance à qui la France est présentée sans répit couverte de fautes, d’erreurs et d’horreurs, les générations plus anciennes en arrivant à s’accuser, détournant leur regard d’un passé devenu illisible.

Au bout du compte la « certaine Idée » est en lambeaux, ce qui est d’autant plus grave que le général lui-même ne l’a jamais évoquée autrement que sous les traits d’une évidence de grandeur, se bornant en somme à réaffirmer sa magnificence ; rappel certes bienvenu en ce que lui seul pouvait fonder l’appel à la résistance, au courage et à l’effort, fonder un Appel qui dans son principe était d’abord un rappel. Mais, aussi touchants fussent les mots qu’il choisît pour la dire, et la convaincante certitude d’entretenir avec elle une intimité que rien n’aurait pu désarmer, aussi nécessaire qu’elle fût, et demeure en un temps de nationalisme retourné en une haine de soi universelle portant les Français à l’avilissant et secret désir de sortir de l’histoire, la « certaine idée » conçue comme la simple magnificence de la France ne constitue pas pour autant un sens, ce sens qui seul pourrait répondre au jeune Français d’aujourd’hui cherchant une boussole. Commençons par admettre l’incomplétude la « Certaine idée », en observant sans détour que le Général commit une faute en se gardant toujours de la développer…

Je reste sur cette question : développer son thème, son Idée, le Général de Gaulle ne l’a-t-il pas pu, ne l’a-t-il pas voulu ? Répétons que l’exercice était sans doute moins nécessaire en son temps, où les Français connaissaient la France, qu’il ne l’est aujourd’hui. Certes ; pourtant, il voulut le faire : c’est justement ce à quoi il s’appétait, comme je l’ai  avancé dans le premier tome, sous la forme d’un chapitre, récapitulatif et théorique (il dit : « philosophique »), qui eût clos les Mémoires d’Espoir ; il l’annonce du reste à Pierre-Louis Blanc, chargé de la documentation et des relations avec l’éditeur, dans une lettre du 30 mai 1970, que Plon reproduit en annexe de l’édition originale: il indique qu’il entend finir par « un chapitre d’ordre « philosophique » où je formulerai mon jugement (ce mon est souligné) sur la situation de la France, de l’Europe et du monde» ; Blanc rapporte que, pour cet ultime travail, il entendait « évoquer les grandes figures de l’Histoire de France », sans doute pour repérer des continuités, déduire des permanences, et par là des perspectives.

Point crucial : que voulait-il dire ? On ne sait pas grand chose de plus, sinon qu’il devait avoir en tête cette conclusion « philosophique » lorsqu’il avait reçu quelques mois plus tôt André Malraux, en sorte que le dialogue des Chênes en porte sans doute la marque –c’était l’occasion ou jamais… On sait que la mort l’empêcha d’achever l’ouvrage, dont la fin resta à l’état de notes. Epilogue d’autant plus désespérant qu’il avait déjà envisagé semblable récapitulatif « philosophique » en 1946, immédiatement après avoir quitté le pouvoir -Claude Guy relève qu’il écrit beaucoup dans l’été 1946, mais il ne parle nullement à ce moment de Mémoires, pour lesquels il lui faudrait des documents, alors que le Général écrit alors seul, sans aide ni confident. C’est en cette même année 1946 (en janvier) qu’il dit à André Bozel : « Voyez-vous, Bozel, le destin est une chose étrange ; au début de ma vie, j’ai cru que je serai un homme de guerre, et je m’y suis préparé. Or, je n’ai pas été un homme de guerre. Et voilà qu’aujourd’hui je suis un homme d’Etat. Maintenant, je me demande si mon vrai destin n’était pas d’être un  philosophe ; car je sais que j’ai des choses à dire à mes contemporains ». Or ce premier essai de 46 est resté à l’état de notes ou d’ébauches, dont la création du RPF, ou certaine retenue d’écriture (timidité, prudence, manque de temps ?, je penche pour la première hypothèse) a différé alors la rédaction. Je parierai sans craindre de me tromper beaucoup que cette première matière de notes devait finalement devenir  ce dernier chapitre « philosophique » des Mémoires d’Espoir », à l’heure où toute prudence devenait superflue –à l’heure où, justement, il importait de mettre d’urgence les points sur les i.  Hélas, nouvelle déconvenue, cette fois définitive et d’autant plus que tout porte à penser que ces notes ou esquisses alimentèrent, avec quelques uniformes et d‘autres effets, le grand brasier qu’alluma Yvonne de Gaulle dans le parc, devant la tour d’angle, deux heures après le mort du Général – c’est par ce feu immense que les habitants de Colombey comprirent qu’il se passait ce soir là quelque chose à la Boisserie (Tome 1).

La « Certaine Idée » est restée des plus vagues –d’où peut-être son succès, chacun y apercevant ce qu’il voudrait y voir. Elle en resta finalement à la première page des Mémoires, stèle immense mais sans plus de contenu : « Toute ma vie, je me suis fait ne certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. Ce qu’il y a en moi d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la Madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. S’il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j’en éprouve la sensation d’une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie », ainsi de suite, sans que l’on sache de quoi est fait au juste le génie propre de la France.

Or, indécise, la « Certaine Idée » le restera ; elle le sera encore le 13 décembre 1965 dans le premier des entretiens que de Gaulle accepte d’enregistrer entre les deux tours de l’élection présidentielle avec le journaliste Michel Droit, lequel revient sur le sujet dès sa première question, en lui demandant, justement, de la préciser un peu. Réponse : « Vous me parlez de l’idée que je me fais de la France. Ce n’est pas un sujet nouveau. Il est tout à fait vrai –je dirais que c’est ma raison d’être-, il est tout à fait vrai que, depuis toujours, et aujourd’hui encore, je me fais de la France une certaine idée.  Je veux dire par là qu’à mon sens, elle est quelque chose de très grand, de très particulier. C’est du reste, je le pense, ressenti par le monde entier. Il y a même là quelque chose d’extra-ordinaire. Nos malheurs, on s’en aperçoit tout de suite, et quand nous sommes heureux, prospères, glorieux et forts, on s’en aperçoit aussi, dans la mesure où les gens nous regardent avec envie. C’est vrai, la France est à mes yeux très considérable, très valable, et elle doit avoir dans le monde, quel qu’il soit, à toute époque, naturellement d’après les circonstances, elle doit avoir un rôle à elle. Il faut que la France joue son rôle, c’est exact, et pour qu’elle joue son rôle, il faut qu’elle soit la France ». Voilà : tout cela est fort bien (révélant au passage que l’entretien n’était pas préparé), mais, en dehors d’une haute Idée, on ne sait toujours pas de quoi il s’agit. Ce n’est pas sans cruauté que le linguiste Pierre Encrevé dira en 2008, lors d’une série d’émissions diffusées sur France Culture que le Général était ce jour là resté sec, mais il faut l’admettre, il met le doigt sur l’essentiel la certaine idée est finalement restée bien incertaine, quant à son contenu, bien incertaine.

Publié dans Extraits du journal

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