Mercredi 30 décembre 2009 ; Mirebeau.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Palmyre D. nous a apporté l’autre jour une belle oie, succulente de bout en bout ; elle eut aussi la bonne idée de nous laisser un pot rempli de la graisse de l’animal, avec quoi je cuisine depuis lors. J’ignorais le grand bénéfice qu’il se pouvait tirer de la graisse d’oie –mais qui le connait encore, et qui devine la portée de cette pratique ancienne, son sens, la plénitude de la relation à l’univers qu’elle suppose, ce gout et ce soin du monde qui va bien au delà du simple, bien trop simple souci de l’environnement, limitée à l’umwelt, comme le faisait remarquer l’autre jour Michel Deguy, et non pas au Welt, et ne trouvera pas de réponse en dehors d’une complète révolution de notre rapport à la nature : la nature comme richesse fragile, bien entendu (mais il faut aller loin dans cette fragilité, et, en particulier commencer par respecter chaque chose, ce qui condamne en premier lieu le jetable  – ce n’est pas le tri sélectif qu’il faut imposer mais l’habitude tout jeter ; et la nature comprise aussi comme nature des choses, qu’il nous est impossible de dénaturer –fameuse paire de manche… En somme,  pour revenir à la graisse d’oie utilisable en place des huiles commerciales (et non jetable, justement), qui aperçoit la vie nouvelle qui reste tapie comme dans nos vieux usages, comme en attente, et point tout à fait  abandonnés ? 

Des pistes pour redonner du sens à la France dans les termes du XXI siècle : on ne voit pas ce que pourrait être aujourd’hui le service de la France en dehors de cette écriture, assez patient, assez confiante pour les poursuivre et les éclairer, faute de quoi la pensée nationale entrera dans un profond sommeil,  la France ne voudra plus rien dire, ni aux yeux du monde ni aux yeux même des Français, elle ne sera pour les générations à venir qu’une grand cadavre qui les embarrasse, et pour les puissances un fétu ballotté par les courants d’un monde dont le centre sera très éloigné de ses rives, allant de-ci de-là selon les rapports de force politiques et militaires, et, aussi, selon les rapports commerciaux que peuvent encore représenter son patrimoine si propice aux usages touristiques, ou son vieux savoir-faire agricole, artisanal, industriel, que des oligarchies étrangères exploiteront de loin et dont les habituels aigrefins, ferrailleurs d’occasion et vautours locaux pilleront le reste, enfin selon le succulent rapport de son nom à qui voudra l’annexer, de son territoire à qui voudra s’y installer, de son peuple à qui voudra le séduire par des fantasmagories philosophico-religieuses auxquelles, une fois ses racines définitivement oubliées et ses sources taries, il se donnera avec la frénésie du noyé accroché à toutes les barques qui viennent à passer : la mort.

La mort, que dis-je ? Pour nous, pas encore ; ce sera la vie sans la France, sans le plus petit brin d’histoire, sans mot ni parole, la mort douce parmi les miettes, pour les uns l’exil, et  pour cette part du peuple qui ne se trouvera plus utile à l’une ou l’autre puissance, ni entrer dans quelque combinaison de leurs oligarques, en somme pour l’immense majorité de notre peuple, la sujétion définitive aux machines, aux prouesses techniques de la manipulation, la misère, les cases en béton, le sabir annoncé et l’éternel hamburger devant l’écran, pour les siècles des siècles – d’ailleurs, comment se cacher que cette mort douce a déjà commencé, que les stigmates en paraissent tout alentours que, la magnifique floraison de la liberté, de la prospérité et de la vie créatrice s’est déjà beaucoup rétrécie et se rabougrit chaque année davantage? Nous rabaisser à l’idiotie sans poids des affaires personnelles, à la vie ou la survie si justement appelée privée, nous enfermer dans la chair qui va mourir, ou restaurer une liberté dans l’histoire du XXIème siècle ; abdiquer la France libre, ou s’armer d’assez de radicalité pour détruire les carcans qui ont enserré nos politiques dans la haine de nous mêmes et l’impuissance publique, partitocratie, dialoguisme, droit-de-l’hommime, égalitarisme, européisme, atlantisme ; disparaître ou ramener les esprits à l’essentiel de nous-mêmes, être Français ou ne plus être, telle est à mes yeux l’ultime point du jour : autour de quoi je bâtis mon livre, trouvant enfin mon point de vue, comme le peintre sait enfin où poser son chevalet pour décrire le paysage lointain que tout jusqu’alors lui cachait.

Publié dans Extraits du journal

Commenter cet article