Vendredi 8 janvier 2010 ; train Paris-Châtellerault.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

L’émission « Ce soir ou jamais » à laquelle j’ai participé hier devait être entièrement consacrée à Philippe Séguin, du moins telle qu’elle me fut présentée dans l’après-midi ; en définitive, elle s’est résumée à un quart d’heure, la « programmation » initiale restant inchangée. Dialoguera avec moi (nous ne serons donc que deux !), Bernadette Malgorn, présentée comme la plus proche et plus constante collaboratrice de Philippe Séguin. Soit ; je n’ai d’ailleurs que de bons souvenirs de « Bernadette », comme nous l’appelions pendant les années de l’hôtel de Lassay, ses qualités professionnelles étant renforcées par de réelles qualités de cœur ; mais Madame Malgorn est aussi tête de liste UMP lors des prochaines élections régionales, qui ont lieu dans deux mois : je n’ai pu manquer de le souligner, et de m’élever contre cette récupération implicite d’un homme qui, justement, n’a jamais voulu entrer dans ce qu’il appela devant moi un « salmigondis juste bon à noyer le gaullisme ». Mais une autre colère m’envahit peu à peu, que je contiens tant bien que mal (à la télévision, se dominer toujours, paraître placide, ne rien dire qui fâche, c’est l’éternelle consigne…) : la récupération du malheureux Séguin suit d’un peu trop près, tout de même, sa marginalisation…

Seule consolation de ce triste jour : l’émotion qui entoure sa mort prouve une fois de plus que le peuple français s’est reconnu en lui – simplement sans doute, parce qu’il sut le porter à la hauteur de son histoire, de son essentiel de soi, à la hauteur où il aimerait qu’on lui permette de vivre toujours. Mais ce peuple, ils l’auront contourné avec une incroyable constance dans les détours et dans la ruse.

Je vois bien ce fait, énorme, accablant : de la période que nous vivons, l’Histoire retiendra sans doute que, à ce point cardinal, la dissolution des nations présentée comme une fatalité de l’époque, au lent broyage des politiques, des peuples et des civilisations, tout ceux qui se sont opposés, quand bien même auront-ils été populaires, justement parce qu’ils l’ont été, furent marginalisés, les uns après les autres. Implacable. Certes, Philippe Séguin n’a jamais osé tenter le grand saut et oser se présenter à l’élection présidentielle comme un candidat national, à l’écart de ces partis dont les misérables querelles maintiennent la vie politique au plus bas niveau possible, à bas bruit et faible tension historique, dans le clapotis des questions secondaires, qui cachent si bien les essentielles. Mais j’ai vu aussi Michel Jobert humilié par François Mitterrand et Pierre Bérégovoy, Philippe de Villiers constamment caricaturé, Jean-Pierre Chevènement insulté par les siens et la toute puissante « gauche », Jean-Marie le Pen caricaturé, Charles Pasqua empêtré dans d’interminables poursuites judiciaires… On dira que chacun d’eux a prêté le flanc à sa marginalisation ; certes. Et ce chemin de croix que fut pour moi la politique, jusqu’à présent, n’est pas allé sans rage devant leurs respectives faiblesses, le plus souvent des faiblesses de caractère, de foi, c’est à dire d’audace. Mais dira-t-on que ceux qui font semblant de gouverner n’ont aucune faiblesse et que seuls les hommes qui s’opposent au Système sont insuffisants, incapables ? Que Philippe Séguin fut le seul artisan de sa solitude, qu’il n’était pas honnête, n’avait pas de charisme, n’avait pas de caractère, n’avait pas l’étoffe ?

En fait, ils ont tous été victimes de manœuvres d’intimidation, d’opérations de destruction politique, comme on le dit d’opérations de caïds. Je raconterai un jour l’incroyable  conversation que j’eus avec Séguin, dans son bureau de l’hôtel de Lassay, en présence de Bernadette Malgorn, de Roger Karoutchi, de Nicolas Baverez et d’Olivier Challan-Belval, quand il opposa à notre enthousiasme (car nous avions tous pensé qu’il serait appelé à Matignon, tant furent décisifs son apport au candidat Chirac face à Edouard Balladur, puis son rôle dans la campagne), cette phrase énorme : « impossible qu’il me nomme Premier ministre : le Chancelier n’acceptera jamais » phrase marmonnée avec une résignation sûre d’elle-même, et définitive. Je raconterai comment le même Chirac, qui n’était pas parvenu, après la dissolution de 1997, à  lui interdire l’accès à la présidence du RPR, a contrecarré, l’année suivante, sa tentative de transformer le RPR en RPF, mutation symbolique d’un retour au gaullisme populaire qui effraie
tant les oligarchies, comment il l’a poussé à la démission en février 1999, avant de torpiller sa candidature à la Mairie de Paris en favorisant discrètement celle de Jean Tibéri, comment toute trace de gaullisme a été traquée, minutieusement avec une sorte de hargne et d’acharnement…

Publié dans Extraits du journal

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