Vendredi 4 décembre ; Mirebeau.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

 – Mauvais temps ; mais je me trouve toute la journée en grande compagnie de Haydn, dont on célèbre un anniversaire -mort, naissance je ne sais plus, mais il est très heureux qu’il soit ces jours-ci remis en lumière par Radio-Londres, je veux dire la toujours classique et résistante France Musique… Chaleur de l’orchestre (de Dresde), dans l’incipit de la 94ème symphonie, dite « la Surprise », et  des trios pour piano, qui me renvoient aux concertos pour violoncelle que j’avais inexplicablement laissés dans leur boîte depuis lurette. Trouvé aussi le moment de revoir, jusque tard dans la nuit, le « JFK » d’Oliver Stone. Je voudrais noter ici quelques commentaires sur d’amusantes déclarations de Cohn Bendit qui, à propos du référendum sur les minarets, vole au secours des banques suisses, et sur le ramdam de Copenhague : ce sera pour un autre jour ; je veux revenir plutôt sur l’affaire JFK, qui dit tant des vrais pouvoirs en ce monde…

Une affaire classée, mais bientôt élucidée


Fort habilement, le film s’ouvre par la preuve de ce qu’il ne fait plus ensuite que démontrer, un extrait de la dernière allocution du président Eisenhower, dite « discours d’adieu à la Nation », en janvier 1961 : n’étant plus  président que pour quelques jours, et se sentant débarrassé des féodalités dont on devine qu’elles lui pesèrent tant au long de ses deux mandats, Eisenhower lâche quelques phrases énormes, que je recopie telles qu’il les prononce sur l’écran : «  La conjonction d’effectifs immenses et d’une vaste industrie d’armement est une chose nouvelle dans ce pays. Son influence globale, économique, politique, spirituelle même, affecte chaque ville, chaque assemblée et chaque ministère. Nous devons éviter que s’instaure une influence injustifiée, voulue ou non, du complexe militaro-industriel. Cette coalition ne doit pas menacer nos libertés, ni la vie démocratique ». Synthétisant plusieurs enquêtes menées indépendamment de la commission officielle présidée par le sénateur Warren (curieusement choisi alors qu’il était un inexpiable adversaire de Kennedy…), le film montre l’étonnante puissance de la « coalition » dénoncée par Eisenhower deux ans plus tôt : c’est un parfait « Etat dans l’Etat », mélange de féodalités politico-policières (CIA et FBI, que Kennedy avait entrepris de décapiter) ; féodalités militaires, dont la Guerre mondiale puis la guerre froide ont assuré la prééminence dans le gouvernement, prééminence que Kennedy menaçait en saisissant l’occasion de la déstalinisation pour détendre les tensions avec Moscou ; féodalités industrielles, les entreprises d’armement ne pouvant survivre que par les marchés immenses qu’ouvrait la guerre au Viet-Nam, à laquelle Stone affirme que Kennedy voulait mettre fin, et que Johnson relancera aussitôt après avoir remplacé le président assassiné ; féodalités bancaires aussi, tant est vrai le vieil axiome, qu’on déjà éprouvé maint rois de France, qu’il faut la guerre pour qu’un Etat, contraint à financer l’énorme effort budgétaire qu’elle engendre, se mette entre leurs mains ; sans oublier les grands médias, clients des uns et des autres. En somme, « ils s’y sont tous mis, comme le dit un personnage du film ; Kennedy avait tout l’establishment contre lui, il n’avait aucune chance de s’en tirer »…
 
Oliver Stone montre aussi comment ladite « coalition » a fabriqué Oswald, tueur présumé -mais faux-tueur, parfait bouc-émissaire dont la presse aux ordres a aussitôt inondé le monde d’une biographie fabriquée pour faire croire à une machination communiste téléguidée par Fidel Castro, etc. Bien entendu les successeurs se le sont tenus pour dits, en sorte que je n’ai jamais cru, comme le chantaient en chœur les innombrables têtes légères dites « démocrates » qui amusent notre pauvre monde, que le sympathique Obama, en cela bien choisi, ait jamais les moyens politiques de se désengager du bourbier afghan…

On voit ici comme est ciselée cette clef du XXème siècle, et sans doute du XXIe, qui explique aussi bien la guerre en Afghanistan, déclenchée trois semaines après le 11 septembre 2001, que l’invasion de l’Irak, déclenchée un an plus tard, et qui dévoile l’étendue du système impérial, évidemment privé de tout contrôle dès lors que l’instance politique est sous la menace des grands féodaux, et qui roule inévitablement toutes ses pentes –le pauvre monde avec lui. Le film de Stone va loin en montrant, selon les mots d’un de ses personnages que l’ « autorité d’un Etat sur son peuple réside dans sa puissance de guerre » ; encore faut-il distinguer l’Etat-Nation (« post nationaliste » comme Alain Finkielkraut l’appelait l’autre jour, à la table de « l’Europe des réalités »),  et l’Etat impérial, qui ne sait plus faire de distinction entre la guerre de défense et la guerre d’agression en ce que, se proposant dans son organisation même de placer le monde entier sous son contrôle, se sent par là-même partout menacé.

Il me faudra revenir sur ce film, et sur le sujet, ne serait-ce que pour rétablir la conscience des tutelles qui règnent sur notre démocratie, aujourd’hui obsessionnellement polarisée par « le danger islamique » -non que je nie le danger islamiste, certes, mais, pour emprunter au vocabulaire marin la gradation des forces, elle me paraît mériter un force 4 ou 5, ce qui n’est certes pas rien, quand l’Empire mondial, présente partout par sa propagande, ses films, sa langue, et les tutelles dont elles encadrent nos « élites » mériterait le grade de  force 7 ou 8…

Faut-il pousser plus avant ? Cet Empire colossal, pour la première fois aux dimensions de la terre entière, il lui fallut plus de deux siècles pour se constituer et se hisser à l’apogée de la suprématie mondiale qu’il atteignit dans les années 1990 après l’effacement d’un de ses derniers contestataires, la France, puis l’effondrement de son dernier ennemi, la Russie ; et sans doute faudra-t-il attendre plus d’un siècle avant qu’il ne disparaisse, s’il est vrai que tout empire doit un jour ou l’autre périr –la Chine pourrait y pourvoir, peut-être pour le pire, mais ce pire-là n’est point encore sûr, et je crois qu’il reste une voie pour les nations souveraines, et pour le monde équilibré dont elles sont les matrices possibles. Quant à l’empire que mène la « coalition » dénoncée par Eisenhower et qui est évidemment plus puissante encore aujourd’hui qu’elle l’était il  a 50 ans,  le nous verrons sans doute son effacement, dans les guerres, et toutes sortes de drames que les performances techniques porteront à un degré de sauvagerie inouïe dans l’histoire humaine,  ainsi que l’a esquissé l’an dernier René Girard dans son effrayant « Achever Clausewitz », mais tout porte à penser que nous ne verrons jamais sa fin, et que nous devrons vivre comme ces sujets de Rome qui, même quand ils habitaient dans de lointaines provinces de l’Empire, s’étaient habitués à ce que tout dépendît de lui,  et ne concurrent jamais d’autres mondes que celui que façonnait ses armées, sa langue, et quelquefois ses dieux. Faut-il se battre, ou aménager, sur un bout d’une des nombreuses provinces placées « sous contrôle », une petit carré vivable, écouter Debussy, penser aux aventures de Marcel et de Proust, regarder les nuages qui passent et les arbres qui demeurent ? Je suis loin de jeter la pierre à ceux qui choisissent la seconde attitude, aussi éloigné que je m’en sente, ou m’en veuille

Post scriptum : après relecture de ce qui précède, je m’aperçois que je n’ai pas commencé par le début ; si ce journal en est venu à parler de l’assassinat de JFK, ce n’est pas seulement à propos de la décision prise cette semaine par le président Obama d’intensifier la guerre en Afghanistan, et par la conviction, depuis longtemps mienne, qu’un Empire développe nécessairement au sein de son Etat un pouvoir militaire qui finit par prendre le contrôle de son système central, substituant sa rationalité propre à toute autre raison d’Etat, et à toute Raison, mais aussi parce que je suis tombé au début de ce mois, relisant les textes les moins connus du général de Gaulle, sur une description extrêmement minutieuse, sous sa plume, de la mise en place de ce qui deviendra le fameux complexe militaro-industriel dont s’alarme Einsenhower en 1960. A la fin de l’année 1933, dans un long article intitulé « La mobilisation économique à l’étranger », qui parut dans le numéro de janvier 1934 de la Revue Militaire, de Gaulle analysait déjà la puissante conjonction des intérêts économiques et des intérêts militaires minutieusement organisée par une loi fédérale dite « Nation defense Act », promulguée le 4 juin 1920. Celui qui s‘inquiétait du désarment de la France et analysait l’effort de guerre de trois Etats, le royaume de Belgique, plus conscient que la République française du réarmement allemand, l’Italie refaisant ses forces sous Mussolini, et, surtout, le formidable élan donné à l’effort de défense états-unien, selon un principe qu’il formule clairement : orienter un grand nombre d’industries vers la production d’armement, établir des relations étroites et permanentes entre les industriels et la hiérarchie militaire, à tous niveaux et dans chacun des cinquante Etats, « enfin, et surtout, accepter les bénéfices des hommes d’affaires », petits et grands industriels, mais aussi banquiers d’affaires ; il note la fixation de bénéfices supplémentaires octroyés par le Pentagone aux  industriels qui s’orienteraient vers l’armement –de 5 à 12,5% selon le type et le montant des commandes. Il entre dans les détails, décrit la mise en place de bureaux d’armement, composés de militaires et d’industriels, district par district, cite le rôle de « l’Army industrial Collège » et des grandes universités, elles aussi enrôlées dans l’effort de guerre, et celui du Département du Commerce… Du miel  pour mon ouvrage, où je veux insister sur le rôle de l’empire armé (alors même qu’il n’est nullement menacé, lui), qui deviendra la surpuissance mondiale à laquelle, dès 1942, il s’opposera sans faille - au point que c’est elle, ou plutôt ses services, qui tenteront de le liquider pendant l’affaire d’Algérie, selon les informations concordantes que donnent Vincent Jauvert (« L’Amérique contre de Gaulle », Seuil), et Vincent  Nouzille (« Des Secrets bien gardés »), comme lesdits « services », bras armé de la « coalition » militaro-industrielle assassineront le président Kennedy… Cette étude de quinze pages date de 1933 (« Trois études », p 167 à 182) ; occasion supplémentaire d’admirer la prescience du Général…

 

Publié dans Extraits du journal

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