Vendredi 18 février. D'où vient le mutant contemporain ?

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Train Paris-Chatellerault - un de ces retours au Prieuré qui réveille toujours, à mesure que je m'approche, une sorte de joie animale.

Lectures en grand nombre -notamment l'Homme Nouveau, bi-mensuel de très grande qualité. Ce journal très chrétien évoque Xavier Martin, professeur de droit, et historien du droit qui a analysé dans un volumineux ouvrage le sentiment révolutionnaire présidant à la Révolution Française, et aux révolutions industrielles qui suivirent ("La France abîmée " éd. Martin-Morin). "Quelles conceptions de l'Homme se faisaient les Révolutionnaires français ?" se demande-t-il : et, passant en revue les écrits des Philosophes des Lumières et ceux de leurs disciples, il montre que les prophètes de la liberté individuelle et de l'émancipation entendaient surtout arracher les cœurs et les esprits aux liens et traditions anciens, détruire en somme l'homme de la cosmogonie chrétienne, pour le livrer aux nouvelles domination sociales, celles de la bourgeoisie industrielle et financière. S'il ne s'agissait que d'affirmer la liberté des individus, pourquoi les Républicains ont ils transformé la femme en objet -son statut dans le code Napoléon-, pourquoi ont-ils réprimé le soulèvement vendéen, théorisé l'inégalité entre les races, etc.? Le parfait consommateur contemporain, détaché de l'ancien monde et livré nu à la mondialisation marchande, cet homme sans héritage qui me paraît être devenu un "mutant" est le produit de cette entreprise de "re-génération"; et sans doute y eut-il eu alors rupture, sans doute l'Homme commenca-t-il à muter voici deux siècles, lentement d'abord, puis de plus en plus vite à mesure qu'il rejetait "le monde ancien", comme dit Muray, qui était chrétien certes mais aussi pré-chrétien -au moins grec et romain.

Martin montre aussi que, du projet d'adresse de l'Assemblée nationale à ses commettants, que Mirabeau fait voter à l'unanimité et qui pose d'entrée : "il nous est permis d'espérer que nous commençons l'histoire des hommes" aux délires de Saint Just : "Tout commence aujourd'hui sous le ciel" (sous ou sans ?), les acteurs ont eu conscience de cette mutation anthropologique -dans l'exaltation ou, comme Chateaubriand, dans la déploration : "Ce malheureux peuple, confondu, ne sait plus s'il existe. En vain il se cherche dans ses antiques usages, il ne se retrouve plus. Il voit, dans un costume bizarre, une nation étrangère errer sur ses places publiques. S'il demande ses jours de fête accoutumés, d'autres appellations frappent son oreille (…) il craint de s'égarer au milieu des rues de la capitale dont il ne reconnaît plus les noms". Fabre d'Olivet parle de "Temps hors de la Nature"… Beaucoup de contemporains parlent de chaos, et même des admirateurs de Voltaire, tel l'imprimeur Ruault, de "grand malheur": "la puissance publique est disséminée dans une multitude de mains féroces, ignorantes et maladroites; c'est l'anarchie par excellence, une anarchie telle que nulle part sur la terre on n'en a vu d'exemple". 

L'anarchie revient toujours dans l'Histoire de France, comme un démon. Ce fut le cas au VIIème siècle, au Xè siècle, au XIVème puis au début du XVème siècle, à la fin du XVIIIème siècle, de nouveau aujourd'hui encore. Martin explore la cause de l'anarchie qui suivit la Révolution quand elle se fit Terreur : "On passe d'une valorisation systématique du très ancien, voire de l'immémorial, à l'exaltation inconditionnelle de la nouveauté". Où sommes-nous, sinon à l'aboutissement absurde de ce processus : l'homme détaché de tout, hors de tout temps, relié à rien et renvoyé sans fin à son nombril ?

Publié dans Extraits du journal

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