Vendredi 12 novembre. Sur l'autre 11 novembre, celui de 1940. Non, les Français n'ont pas accepté l'Occupation.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

 

Tout à l'heure, débat avec le philosophe très libéral Alain Laurent, filmé par et pour le site "Enquêtes et Débats". Pourquoi fais-je tout cela ?

Bons échos, cependant de mon long article sur la manifestation du 11 novembre, publié hier dans son intégralité par le Figaro. Je le retranscris ici, pour ne pas le perdre, avec la vidéo enregistrée quelques jours plus tôt… Que cet autre 11 novembre, celui de 1940, soit aussi une date !

 

" Non, les Français n’ont jamais accepté l’Occupation"

Le 11 novembre 1940, plusieurs milliers d'étudiants et lycéens, rejoints par des passants, remontèrent les Champs-Elysées pour honorer la tombe du soldat inconnu sous le nez de l'armée allemande. Un temps prise de court, la Wehrmacht se ressaisit et réprima brutalement la manifestation patriotique : nombreux blessés, un millier d'arrestations, bien des jeunes étant recueillis et protégés par les riverains. Il y eut des simulacres d'exécution, des disparus; devant l'agitation qui enfiévrait le quartier latin, le général Oberg, commandant de la place de Paris, promit un bain de sang en cas de récidive et fit fermer toutes les universités de Paris, les étudiants devant se réinscrire. Significative fut la sympathie que leur manifestèrent ce jour là les Parisiens : le fleuriste auquel ils avaient commandé une petite gerbe leur offrit une immense croix de Lorraine; un balayeur prit à partie des soldats allemands qu'il roua de coups avant d'être lui même passé à tabac; et le préfet de police Langeron avait tout fait pour protéger la manifestation; accusé de sympathie gaulliste, il fut arrêté par la Gestapo -son successeur découvrira qu'il abritait dans son secrétariat la confection d'une feuille clandestine, France, qui appelait à la manif du 11 novembre.

Cet épisode, sans équivalent dans l'Europe occupée, révéla ce que tout le monde savait, que les Français n'acceptaient pas la soumission : leur seul tort était d'avoir perdu la guerre et de vivre, non point "couchés", mais plaqués sous la botte; s'ils crurent un temps trouver un secours dans l'image tutélaire du "vainqueur de Verdun", cette illusion s'évanouit peu à peu avec Montoire, le mot collaboration et la politique de Laval, "l'homme le plus haï de France". Il est faux de limiter la résistance française aux maquis et à quelques héros à juste titre honorés mais décrits comme une poignée isolée; outre qu’il y eut quelque 210 000 Français internés ou envoyés en camps pour fait de résistance et que 50 000 résistants, souvent "occasionnels" et non enrôlés dans les maquis, quelquefois fusillés dans la cour de leur ferme pour avoir abrité partisans ou parachutistes, une « nébuleuse du dévouement » a sans cesse relayé les réseaux, rares étant les Français qui se dérobaient quand se présentait une occasion de jouer un mauvais tour à l’occupant, souvent au péril de leur vie.

Il est curieux que ce 11 novembre-là soit si méconnu -exceptons le passionnant ouvrage de Maxime Tandonnet, Un autre 11 novembre. Sans doute souffre-t-il aux yeux des bien-pensants d'une tare originelle : il eut pour origine des étudiants royalistes de la "corpo" de droit de la Sorbonne,  fait  d'autant gênant pour la pensée dominante que le gros de la résistance de gauche ne se manifesta qu'après 1941; comme l'ont établi Alain Griotterey, Albert Chambon, Maurice Delarue ou François Fleutot dans une série d'ouvrages hélas passés sous silence, les premiers résistants étaient "de droite", et spécialement "nationalistes" -eux ne cédaient ni au pacifisme ni à cet internationalisme qui cachait souvent un certain dédain pour la nation. Ainsi de Gaulle d'ailleurs, qui, dans les premiers temps de la France libre, substitua à la trop républicaine enseigne "Liberté , égalité, fraternité", la toute différente devise "Honneur et patrie", et qui fut entouré d'une cohorte de royalistes, quelquefois anciens "cagoulards", et d'une bonne partie de l'armorial français dont on n'en finirait par d'égrener les noms. Souvent catholiques, leur geste ne répondait pas tant au réalisme qu'à la vieille vertu d'Espérance : Contra spem, in spe,  Espérer contre tout. Tout cela fut gommé ou récupéré depuis la Libération par la nouvelle hégémonie  intellectuelle qui en profita pour disqualifier la "droite" sous l'accusation de pétainisme : pour la bonne gauche, rien ne se fit en 1940 contre l'Occupant puisqu'elle-même ne fit à peu près rien. 

Il est sidérant d’écouter aujourd’hui tout lycéen ou étudiant moyen répéter ce que la pensée dominante a réussi à faire entrer dans les têtes à force de rabâchage « éducatif » et médiatique, que les Français furent "collabos" ou du moins s'accommodèrent de l’Occupation. Après B-H Lévy assurant dans son Idéologie Française (1981) que « Vichy » ne faisait que révéler l’âme noire de la France, c’est à dire un permanent fascisme que la victoire d’Hitler aurait mise au jour, cette antienne est reprise sous mille formes, si prégnantes dans les esprits qu’elle toucha jusqu’aux plus inattendus : tel Jacques Chirac commémorant en 1995 la rafle du Veld’Hiv en déclarant que « ce jour là, la France commit l’irréparable » comme si l’ordre du général Oberg procédait d’une quelconque légitimité française; et aussi, hélas!, Régis Debray qui, dans une récente préface à la réédition des « Discours de guerre du Général de Gaulle » (Perrin), s’oublie lui-même jusqu’à écrire que, en 1940, « la France ne souhaitait plus qu’une petite place dans l’Europe Allemande » -à cet étonnant mensonge, il nous faut répondre, comme je l'ai tenté par un petit livre -"Espérer contre tout", Xénia 2010
 
La nouvelle vulgate de la France résignée, tout aussi excessive que le fut à la Libération le mythe d’une France uniformément résistante (mais celui-là fut constructif), est désespérément ravageuse. Faut-il culpabiliser la France, la décrire alignée dans l’ordre européen d'alors pour mieux l’intégrer dans celui d’aujourd’hui? Des élites qui haïssent leur peuple nient sa résistance profonde, comme elles ont nié le Non du référendum de 2005. C'est manquer à l'Espérance et à la Charité, et c'est aussi jouer avec l'âme, c'est à dire avec le feu, et sans doute ne faut il pas chercher ailleurs l’actuel mauvais vouloir des Français à respecter les exigences minimales du Bien commun : de la culpabilisation née de la déformation systématique de notre attitude sous l’Occupation (il est significatif que l’on dise «sous Vichy» comme si l’Occupant n’existait plus) à l'actuelle "haine se soi" qui nous mine, de la déformation permanente de notre passé colonial et d'une histoire nationale qui, de la Saint-Barthélémy à Napoléon, n’aurait été qu’une succession de crimes, à l’actuelle irresponsabilité générale des Français vis à vis de la France, il n'y a qu'un pas. C'est pourquoi il importe de rétablir des vérités que les idéologies ont brouillé depuis deux générations, et de célébrer aussi la manifestation du 11 novembre 1940 si emblématique, et à plus d'un titre."

Publié dans Extraits du journal

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