Semaine 30 (du 25 au 31 juillet)

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Mardi 26 juillet deux mil onze, Mirebeau. Reçois déjà du courrier sur ma dernière tribune dite mensuelle de Valeurs Actuelles, consacrée à l'affaire du gender, ou plutôt du genre, qui s'affirme d'année en année comme l'une des plus profondes de notre temps; sans doute les historiens la retiendront-ils pour ce qu'elle en révèle l'esprit même, au point qu'il faut sans cesse y revenir.

Ladite théorie gender entend gommer la spécificité de la femme, et partant celle de l'homme, prônant à terme la "liberté" pour chaque individu de choisir son sexe. Venue des Etats-Unis, elle s'est peu à peu imposée en Europe du Nord (notamment au Parlement européen), ainsi qu'en Espagne, où le Gouvernement Zapatero en a fait une affaire d'Etat, comme elle s'impose désormais en France, au point que, sur internet et ailleurs, on ne demande plus aux consommateurs leur sexe, mais leur "genre", et que ladite théorie, déjà l'objet d'un enseignement obligatoire aux modernissimes "Sciences-Po",  fera son apparition dans les manuels scolaires dès la rentrée prochaine -pour commencer ceux de SVT en classe de Première. Pour la féministe états-unienne Judith Butler, dont l'ouvrage "Le féminisme et la subversion de l'identité" (1990) est la bible du mouvement, l'affirmation d'une identité sexuelle procède d'une détermination objective par nature aliénante, d'une construction culturelle encombrée d'archaïsmes moraux (comprendre chrétiens) dont la liberté commanderait de se débarrasser au bénéfice d'un "choix de construction individuelle". Voilà résolues d'un coup la question de l'égalité homme-femme, celle des  homosexualités et bien entendu celle du "trans-genre" -car, dans la nouvelle cosmogonie, le "genre" aussi se transcende, l'homme ou plutôt l'individu du Nouvel Age étant réputé libre de se choisir en toutes ses caractéristiques, et de se changer comme il lui plait…

De cette tribune, je suis si satisfait (comme je le suis des réactions qu'elle suscite), que je recopie ici ses derniers paragraphes :

"Il est curieux que, à l'exception de journaux tels Valeurs Actuelles, l'Homme Nouveau ou la Nef, les médias aient si peu rendu compte d'un mouvement, et désormais d'une décision gouvernementale, qui constituent une véritable rupture dans notre civilisation. Il est vrai que la traduction de gender par genre cache l'étendue de la question : par-delà celle des sexes, aussi fondatrice soit-elle, c'est l'idée même de nature (meilleure traduction à mon sens du terme gender), que l'existentialisme de l'âge marchand mine une fois encore par tous les bouts  : s'il n'est plus de nature de la femme, plus de nature de l'enfant, plus de nature de l'Homme, s'il n'est plus de nature tout court, rien n'est inviolable, et, selon le slogan triomphant de l'époque "tout est possible". La très pédagogique affaire dite de "la vache folle", qui révéla que la rationalisation économiste commandait de transformer des herbivores en carnivores fit apercevoir les conséquences de cette dé-naturation générale de l'univers et c'est à bon droit que des philosophes comme A. Finkielkraut, inspiré par un salutaire réflexe platonicien, du moins essentialiste, qui est le ressors de notre civilisation grecque, latine et chrétienne, formèrent à la hâte le concept de "vachité" rappelant, à titre de protection minimale, la nature du malheureux bovidé.
Mais, à bien y regarder, c'est toute référence à "la nature des choses" qu'entend pulvériser la théorie du gender, et que pulvérise peu à peu le monde  qu'elle ne fait que profiler, un monde où tout serait contingent, malléable à merci, jusqu'à l'Homme lui-même, matière infiniment plastique : de cet existentialisme revisité qui affirme l'existence et finit par nier l'essence, procéderont toutes les "libertés" du monde à venir, celles des manipulations génétiques, depuis les OGM généralisés jusqu'à la reconstruction du génome humain, et finalement celles des identités elle-même -conception de la liberté plus folle que la vache du même nom, où les choses, littéralement, ne sont plus et ne doivent plus être ce qu'elles sont.
"Il est significatif que la question de l'identité soit aujourd'hui récurrente, comme est récurrente celle du genre ou de la nature -que devraient d'ailleurs poser, s'ils l'étaient, les prétendus "écologistes". Qui osera rappeler la nature de la femme, et de la mère, de l'homme et du père, de l'enfant, de l'élève et du professeur -dans ce dérèglement général on entend par exemple des enseignants dire qu'ils "apprennent beaucoup de leurs élèves" alors que l'on aimerait tant l'inverse, qui serait conforme à la nature des choses…), celle du gouvernant et celle du citoyen, etc. ? Qui rappellera la nature d'un fruit, d'un légume, d'une terre, l'identité d'une nation et de ceux qui en portent l'héritage -laquelle n'est pas affaire de papiers ou de dénomination plaquée pour les besoins de l'anarchie universelle, mais un Etre… Vieille querelle certes; mais on aimerait que quelqu'un garde cette conscience d'un ordre inviolable du monde où, comme disait de Gaulle "les choses sont ce quelles sont" (affirmant aussi "Ne prétendons pas enfreindre la nature des choses") -rappelant en somme les êtres à eux-mêmes au risque d'affronter le terrorisme d'une modernité totalitaire, et démente".

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Mercredi 27 juillet deux mil onze. Bordeaux. - Hier, sur le chemin de Bordeaux où je suis venu rejoindre ma mère, j'ai fait une halte au château de Cha., retrouvé dans sa splendeur intacte, comme j'y retrouve toujours l'intacte amitié d'A.F-A., vieille de plus de trente ans (nous nous sommes rencontrés au Palais Manial aux temps heureux où j'étais à l'ambassade de France en Egypte (c'était, je crois, juste après mon arrivée au Caire, soit en février ou mars 1980, Giscarde regnante)); comme il m'arrive quelquefois, cette vieille amitié se double, de ma part du moins, d'une grandissante admiration; oui, j'admire (bonheur d'admirer) son extraordinaire art de vivre, pimenté d'une insolence aristocratique qui sonne extraordinairement juste; parfait personnage, à mes yeux, que je voudrais décrire comme l'archétype du vrai Français, un peu comme Proust décrivait Saint Loup comme le Français idéal, un idéal de France, bien installé dans la lumière resplendissante de ce coin des Charentes.  (Fais une autre halte dans les parages d'Aubeterre, à peine plus au sud, dans les verdoyants confins des Charentes et de la Dordogne, pour faire visite à un Général très vaillant, mais aussi très prudent, et par là très indécis. Les démocrates en peau de lapin peuvent dormir sur leurs deux oreilles, le coup d'Etat n'est pas pour demain…)
 
Sur le récent carnage en Norvège, ceci encore : sa gravité me fait penser à ce jeune sunnite rencontré à Beyrouth en juin 2009, me disant : "ne vous engagez pas dans le multiculturalisme; il rend fou". C'était donc plus exactement vrai que je le croyais alors…

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Samedi 30 juillet deux mil onze. Hier, retour de Bordeaux avec ma mère, que je trouve bien vaillante pour son âge : comment parvenir à demeurer si complètement autonome à près de quatre vingt ans, et ne pour ainsi dire jamais rien demander à personne, surtout pas à ses enfants (la réciproque n'est pas si vraie…); en cela aussi, j'admire ma mère. Sont arrivées peu après Marie-Joséphine S. et Charlotte T.S. ,qui sont devenues fort amies l'une de l'autre et d'autant joyeuses. (Joyeux : je veux dire cultivant cet amour de la joie qui est sans doute la plus grande politesse que l'on doit aux autres). Le soir, Paulette nous rejoint; dîner sur la terrasse avec ces quatre dames -dîner justement très joyeux…

Et toujours la même chose : aux bonheurs de la vie privée succède, dès que j'entre, fût-ce en esprit, dans les affaires publiques, l'éternel désespoir. Ainsi, relisant avec retard la presse de juillet (j'achète de temps en temps un quotidien ou un autre, mais n'ai en général pas le courage d'en lire plus de deux ou trois articles), je tombe sur ce grand titre qui fait sur trois colonnes la une du Monde du 13 de ce mois : "La France n'a plus les moyens militaires de ses ambitions politiques". Cette affirmation tonitruante se fonde sur le simple fait que le "surcoût" (pourquoi surcoût ? il s'agit du coût, tout simplement), des opérations militaires extérieures de la France dépasse désormais le milliard d'euros. Or je trouve, moi, que ce milliard est bien peu de choses au regard des nombreuses missions que l'armée française, et ses quelque 27 000 soldats envoyés en Afrique ou en Asie, sont tout à son honneur. Certes, on se passerait de l'aventure afghane, dont les moyens devraient être immédiatement redéployés ailleurs (ne serait-ce justement  que pour cette simple raison que cette guerre n'est pas celle de la France, laquelle, en matière de lutte contre les racines du terrorisme a de toutes autres recettes que les Etats-Unis); et l'on doit sans doute rester réservé sur l'affaire libyenne, opération sur laquelle il m'est très difficile d'être catégorique car j'en connais fort peu le dossier, le résultat n'étant de toute façon guère palpable avant un an au moins, quelle que soit l'issue de la phase militaire... 

Mais s'il y a des reproches à faire à ces engagements, ce n'est pas qu'ils sont coûteux : le total des coûts, même s'ils dépassent le milliard, est faible au regard du coût exorbitant des erreurs politiques que font les gens du Système et qu'approuve à qui mieux-mieux la bonne presse, Le Monde en tête. S'il n'en fallait citer que deux ou trois exemples, je choisirais de faire quelques investigations sur les énormes dépenses à fonds à peu près perdus que consent le premier poste budgétaire de l'Etat, l'Education nationale ainsi que sur les dépenses dites sociales, autant de rustines dispendieuses qui dispensent hélas d'une véritable politique sociale, laquelle doit commencer par la hausse des salaires et la protection de nos industries, de notre agriculture et de ceux qui en vivent.

Ou sur le coût de l'UE, qui dépasse de beaucoup le "différentiel" de sept  milliards entre la contribution française et les aides bruxelloises (sept milliards, c'est déjà pas mal), si l'on compte ses coût indirects (j'ai entendu parler de 30 milliards, mais je ne sais comment on peut les compter, tant ils sont dispersés dans les budgets des ministères); ces coûts sont énormes de toutes façons, surtout si l'on y ajoute, comme il le faut désormais, les "avances" consenties à la Grèce, soit 15 milliards l'an dernier et 17 cette année, selon le second plan de sauvetage mis au point ce mois-ci, soit 32 milliards, pour l'instant : cela aussi est à fonds perdus, puisque tout le monde sauf le Monde sait que jamais la Grèce n'en remboursera un kopek, ne serait-ce que pour cette raison simple que l'impôt ne rentre pas, partie à cause du formidable ralentissement de l'activité du pays, partie à cause d'une évasion fiscale plus massive que jamais et qui confine à une sorte de grève larvée de l'impôt…

Ou sur le coût de la sur-administration de la France, pays où l'on croise partout des fonctionnaires et des agents, à commencer par des agents des collectivités territoriales, qui paraissent n'avoir aucune véritable responsabilité publique et fort peu de travail -selon leur aveu même. On ferait de nombreuses économies, et l'on relâcherait aussi la non moins énorme pression fiscale, en simplifiant l'architecture administrative de la France par la suppression des communes, syndicats de communes et autres communautés de communes, pour ne garder que les chefs lieu de canton, seul cadre communal qui se puisse doter de services, ainsi que le conseil régional, lequel devrait se borner à deux ou trois sessions annuelles réunissant les conseillers généraux des départements -mais sans administration. En somme tout regrouper autour des cantons et des départements, ce qui rationaliserait et allégerait nettement l'inextricable et coûteux écheveau des collectivités  territoriales…

A toutes ces dépenses folles s'ajoute ce qu'elles coûtent, attendu qu'elles ne sont pas couvertes par un montant suffisant de recettes, en sorte qu'il faut rembourser sur les "marchés financiers", intérêt et capital, la charge de la dette représentant désormais, après 37 ans de budgets déficitaires, cinquante quatre milliards d'euros chaque année, soit presque l'équivalent de l'impôt sur le revenu.  Sans parler des dettes desdites collectivités locales, souvent faramineuses…

A côté de toutes ces sommes dépensées à tort et à travers (il y aurait de quoi faire cent cinquante milliards d'euros d'économies et sans doute bien plus, si une volonté politique, en somme si une légitimité politique s'y attelait), à côté de toute cette gabegie, le milliard d'euros que représente le prétendu "surcoût" des opérations militaires de la France dans le monde est minuscule et l'on peut tenir pour assuré que, si la France n'était pas gouvernée par des drogués de la dépense publique, corrélativement drogués de l'impôt et de l'emprunt, nous aurions amplement les moyens de notre action extérieure -à plus large échelle s'il le fallait, et comme il le faut sans doute en Afrique, et peut-être ailleurs…

(Où l'on voit par un simple aperçu sur les finances publiques que, si la France était bien gouvernée, elle serait une très grande puissance : c'est peut être ce qui gêne Le Monde et tous ceux qui ont parié sur sa disparition…)

Publié dans Extraits du journal

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