Semaine 29 (du 18 au 24 juillet)

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Lundi 18 juillet deux mil onze; Mirebeau. - Dévissage des banques, suite. J'apprends qu'un de mes amis perd tantôt dix mille tantôt vingt mille euros en bourse quand la semaine est mauvaise, en gagne autant quand elle est bonne (ce qui n'arrive plus guère), et n'a guère besoin pour vivre que de scruter les cours de ses "valeurs" sur internet.

Tant d'argent! Je me récrie, mais il m'assure qu'il n'est dans ce monde-là qu'un "petit joueur"; et qu'il est désormais courant que de grandes fortunes "claquent" ce genre de somme en une soirée, ne serait-ce que par désespoir de voir jamais les valeurs remonter et ne sachant où placer leur fortune : autant dépenser! Cette atmosphère de joyeux "sauve qui peut" est corroborée par la confidence que m'a faite l'autre jour un des commensaux, parlant d'un de ses amis fort riche qui assurait avoir "lâché" quarante mille euros pour l'organisation d'une soirée à Saint-Tropez -faisant venir des filles de New York, Londres ou Moscou. Envolé en une soirée ce que gagnent en un an trois ou quatre personnes rémunérées au salaire médian… La vulgarité n'a plus de borne, son étalage contribuant à l'évidence à la démoralisation générale.

Ce genre d'informations, si elles circulent, sont toxiques au plus haut point; d'une part, comment demander le moindre sacrifice aux salariés français ? Par ailleurs, si je veux bien continuer à penser, et continuer à dire, que c'est pure folie que de donner à croire que nos finances publiques retrouveront un peu d'air, sinon l'équilibre, en "faisant payer les riches", stupide tarte à la crème qui a grand cours ces temps-ci (l'effet de telles politiques à la gribouille est de faire fuir les gens riches, les fortunes et souvent le patrimoine même, finalement d'appauvrir la nation); si je veux bien continuer à penser et à dire que la question de la richesse n'est pas un jeu à somme nulle et que, si la nation est prospère et bien menée, il y a moyen à la fois d'accroître les salaires (et même de les accroître beaucoup quant aux plus bas, quitte à faire de solides tailles dans le maquis des allocations), et simultanément, de veiller à la santé des grandes fortunes, voire les alléger un peu de l'épouvantable (chez nous) poids de l'impôt, si je veux bien continuer à penser, dire et écrire que, à l'augmentation nécessaire des salaires (trop de gens en France, travaillent pour presque rien) doit correspondre une politique de protection des grandes fortunes, encore faut-il que ces grandes fortunes restent dignes, et ne sombrent pas dans la gabegie à la manière de bandits incultes, de magnats américains ou d'émirs gavés au pétrole doré. Or, voilà bien ce qui est de moins en moins assuré, et qui, si l'on y regarde bien, fiche tout par terre -je veux dire détraque tout ordre social, par le haut et irrémédiablement. Au fond, une bonne politique nationale consiste à intéresser les classes les plus fortunées à la santé de la nation, à sa bonne tenue, à son rayonnement; or, de cela, on est loin, avec cette stupide manie de "faire payer les riches" et, corrélativement, avec la disparition de toute bourgeoisie nationale (et cultivée) qui a toujours eu de mon point de vue un rôle important dans la vie et la prospérité de la nation.  En somme, on en revient toujours au même point, les grandes questions sont culturelles et spirituelles avant d'être économiques et sociales.  Encore faudrait-il le secours de la culture, de la grande culture, et même de la religion, de tout ce qui a tenu pendant des lustres les fortunes quand elles servaient les intérêts et le nom de la France. Hélas, de ces conditions, comme on est loin !   

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Mercredi 20 juillet deux mil onze; Mirebeau. - Une fois encore, bien que cette émission soit fort mal placée pour moi au milieu de la matinée, j'ai écouté aujourd'hui sur France Culture les excellents "Nouveaux chemins de la connaissance" de Raphaël Enthoven. Cette émission est vraiment trop tentante; c'est, certes, un mauvais coup à de Gaulle une fois de plus… Mais j'ai deux prétextes : d'une part la semaine présente est consacrée aux moralistes français (La Bruyère, La Rochefoucauld, Chamfort…); pour lesquels le Général marqua toujours beaucoup d'intérêt; d'autre part il fait si froid (ce que j'ai mis du temps à prendre en compte en sorte que mon éternelle angine repart de plus belle), que l'envie m'a pris d'un bain chaud, excellent prétexte pour quitter mon bureau après une seule heure de travail, et lieu non moins excellent pour écouter tout à l'aise -un des avantages du bain est que l'on s'affranchit de répondre au téléphone.

Bonne occurrence : l'émission était ce matin consacrée à la Bruyère ; y était invitée une certaine Claude Habib (que j'ai connue, je crois, chez Finkielkraut), petite dame courageuse qui attaque sec sur la disqualification du grand moraliste (Barthes, comparait la Bruyère à une "vieille gare désaffectée"), et des moralistes français en général, esquissant une charge contre les Modernes qui ne veulent pas entendre parler des "Caractères", attendus qu'ils sont, dit-elle, furieusement "anti-essentialistes". Et certes l'auteur des Caractères, le titre même le dit, raisonne à partir d'archétypes : voilà ce qui ne passe plus aujourd'hui, alors que je tiens l'archétype pour un instrument indispensable au travail de l'intelligence. Enthoven et un autre invité, dont j'ai oublié le nom, contre-attaquent, utilisant contre la pauvre dame de pauvres arguments d'autorité du type "on ne peut plus raisonner comme cela aujourd'hui" et autres bêtises que je vois s'étaler de tout leur long, bêtises qui sont exactement au cœur des erreurs de l'époque. N'empêche, la flèche contre la génération furieusement « anti-essentialiste » a bel et bien été décochée -rare trouée dans l'existentialisme ravageur.

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Jeudi 21 juillet deux mil onze; Mirebeau. - Ce matin, en écoutant les informations, j'avais parié (parié pour moi-même, en mon for intérieur, "dans mon petit peto" comme disait mon père), qu' aujourd'hui, malgré la très grande difficulté de l'étape reliant certains des plus hauts cols des Alpes, l'adorable personnage nommé Thomas Voeckler garderait son maillot jaune. Et, du coup j'allume la télévision au beau milieu de l'après-midi (ce que je ne fais jamais, mais une fois encore je me signe un bon d'excuse pour cause d'angine, et de fatigue (extrême il est vrai) m'autorisant enfin à "voir le Tour de France". C'est un spectacle d'une grande beauté, et d'une grande émotion. Il y a certes des temps morts, des passages un peu ennuyeux, au point que je finis par me laisser aller au saut de chaînes, pour tomber sur une passionnante émission consacrée aux communautés orthodoxes juives dites Hassani qui ont entrepris, semble-t-il victorieusement, de se passer d'internet, et même de l'interdire dans les foyers (certains ont même réussi à mettre au point un internet débarrassé de ses tombereaux de scories, en sorte que les enfants en sont grosso modo protégés, ce qui me semble admirable), passant ainsi du Tour aux Hassani, également captivé par l'un et l'autre sujet et me plaignant fort qu'il y ait tant de choses intéressantes sur la terre…

Aux approches de l'arrivée, cependant, le Tour gagne, et je ne décolle plus de ces flopées de vélos grimpant de magnifiques montagnes, mon petit coeur palpitant d'autant plus d'admiration pour ledit Voeckler et son incroyable endurance que, bien que n'arrivant pas cette fois le premier, il tient le coup et finit, à quelques secondes près, par garder son maillot jaune -et moi, du coup, par gagner mon pari.  Ouf, que furiosa !

(Hélas, je raconte cela, le soir, à PL en son doux jardin parfumé: "Eh bien, me dit-elle, vous n'avez vraiment pas autre chose à faire?". Vlan ! (Las, chère Paulette, depuis des années et des années, j'ai toujours autre chose à faire…)).

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Vendredi 22 juillet deux mil onze. Mirebeau. - Déjà, les raisins sont mûrs ! Il y en a partout, au dessus du portail, côté cour, et, côté jardin, le long du mur de Paulette, où les grappes débordent de son côté. Ladite Paulette et  ses quatre vingt huit Etés (utilité de mettre des majuscules aux saisons…) assure qu'elle n'a jamais vu vendange si précoce.

La Bruyère suite : Je me demande comment il se fait que des traces d'écrivains essentialistes demeurent, ou reparaissent ces jours-ci : les deux Camus, Finkielkraut, quelques autres… Il est d'ailleurs curieux que le XXème siècle, dont l'esprit est si contraire à leur conception du monde, ait fait leur place à trois grands essentialistes, Proust, Freud et de Gaulle, et à quelques autres, peut-être Braudel - il faut dire qu'ils étaient tous nés avant le tournant 1905-1914, après quoi il fut beaucoup plus difficile de comprendre que chaque chose restait ce qu'elle était… Il va me falloir lire la Bruyère, lecture dans laquelle E. m'a devancé une fois encore, et que j'ai ébauché ce matin avec ravissement, une fois de plus affolé à l'idée que ma bibliothèque contient des trésors auxquels je n'aurai probablement pas touché, pour la plupart, avant de mourir. Mais comment faire pour à la fois vivre, c'est-à-dire apprendre à aimer le monde, lire et écrire, quand on perd des heures chaque jour au téléphone ou que l'on s'accroche aux facéties communicantes d'internet ? Supprimer d'urgence internet et téléphonages, voilà tout.

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Samedi 23 juillet deux mil onze; Mirebeau. - Fin de semaine avec D., T. et R., ce dernier confectionnant pour la compagnie légèrement excitée un délicieux médianoche avec un poulet au colombo, spécialité antillaise et d'ailleurs familiale. Dommage que, après cela, je me sois senti si fatigué -l'angine, la récurrente angine…

Il faudrait détacher mes pensées de l'obsession politique, qui me paralyse tant ce qu'elle me donne à voir m'effraye, et consacrer plus de temps à agir. Ainsi, pourquoi ruminer aujourd'hui contre l'ignominie que révèle le personnage de Martine Aubry à mesure que je la découvre. Je m'emportais l'autre jour contre son aveuglement, du temps qu'elle inventait n'importe quoi pour terroriser les adversaires du traité de Maestricht; voilà qu'elle se découvre fanatiquement favorable à la "société multiculturelle" (cette formule elle-même est idiote, une simple contradiction dans les termes, bien sûr, puisqu'il n'y a pas de société sans une communauté de principes, de mots, d'héritages acceptés, c'est-à-dire ce que l'on appelle une culture, plus précisément une civilisation et une seule); dans une vidéo qui circule sur la toile, cette dame explique qu’elle est ravie qu’il y ait 35% de maghrébins dans sa ville car, selon son mot, « elle s’emmerderait » s’il n’y avait que des Français d’origine. (Ce qui me remet en mémoire une autre colère que je lui dois ces temps dernier, lorsque je lui ai entendu dire que son programme consistait à "changer de civilisation" : propos exactement contraires à ceux que l'on attend d'un responsable politique (protéger la civilisation pour la laisser évoluer tranquillement, selon son génie et celui de son peuple), et qui révèlent tant de haine à son encontre que, si ladite civilisation était dotée de mécanismes de défense, elle tiendrait pour rien quiconque tient de tels propos. Mais non, ce monde ne donne la parole qu'à ceux qui le haïssent; j'avais oublié…

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Dimanche 24 juillet deux mil onze; Mirebeau. Il faudrait détacher mes pensées de l'obsession politique, écrivais-je hier. Certo, certo; mais comment faire quand elle frappe sans cesse à la porte, et frappe de plus en plus fort ?

On apprenait hier qu'un jeune norvégien devenu fou avait assassiné plusieurs dizaines d'autres jeunes norvégiens venus participer à un congrès du parti social-démocrate; il commit cette horreur (comment peut-on avoir le cœur assez accroché pour tuer ainsi de sang froid des dizaines de personnes qui n'ont pour tort que d'être devant vous; pour un chrétien, c'est un mystère -un de plus. Le criminel explique qu'il entendait ainsi protester (c'est incroyable) contre… la société multiculturelle ! Ce meurtre à grande échelle s'accompagne de délires étalés dans un manifeste de plus de 1500 pages diffusé par internet, qui montre une fois de plus le grave danger qu'il y a à poser les questions sociales, ou religieuses, en dehors de toute réflexion politique -et même en tournant le dos à toute démarche réellement politique. Pourquoi s'en prendre à ces jeunes militants dûment chapitrés depuis des années par les prêchi-prêcha multiculturalistes et qui ne font que suivre sans réfléchir ? La bêtise politique mérite la contradiction, pas la mort ! Tout, dans cette affaire, est écoeurant.

Ces jours-ci, lecture d'un petit livre costaud de Philippe Némo "La Régression culturelle en France" ; lecture qui tombe bien, en ce qu'elle montre combien est étouffante la dictature d'un monde qui distribue sans cesse des informations, et des informations alarmantes et qui, simultanément, empêche de parler. De quoi devenir fou : faut-il tuer plusieurs dizaines de personnes pour avoir droit à la parole?

Publié dans Extraits du journal

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