Semaine 23/2011 (du 6 au 12 juin)

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Lundi 6 juin deux mil onze; Mirebeau. - Internet jusqu'à la nausée. La Rochefoucault : "Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'on le croit"; la sentence a l'air juste, à première vue; mais il faut se méfier de ces vérités courtes et brutales - et se méfier d'ailleurs de toute maxime, trompeur oreiller de la pensée. Je me demande si la sagesse ne consiste pas, justement, à chasser de soi toute folie ; du moins suis-je sûr que celui qui laisse pousser en lui-même une quelconque racine de folie, laquelle n'est jamais qu'un caprice poursuivi sans fin au point d'envahir tout l'Etre, celui-là n'a rien d'un sage. C'est simplement, à mesure qu'elle prospère et le gagne, un fou.

Il y a tant de bonheurs sages, auxquels il ne suffit pas d'une vie pour qu'il soit seulement possible de les goûter, qu'on ne voit pas pourquoi il serait raisonnable de sacrifier du temps, de l'énergie, et souvent bien davantage, à ceux qui ne le sont pas. L'an dernier, E. a tapissé tout un mur du couloir de l'étage avec des cartes Michelin, reconstituant à petite échelle une partie de la France - seulement le quart Nord-Ouest, hélas, car le mur est trop court, et de surcroît percé de deux portes, en sorte que la reconstitution reste bien incomplète. Mais cela suffit à la rêverie, et je m'attarde souvent sur ces "noms de lieux", connus ou inconnus, où j'ai périodiquement envie de me transporter : périodiquement me reprend ainsi mon vieux rêve de connaître toute la France, la moindre de ses routes, la moindre de  ses rivières, le moindre de ses villages, et par là toute son histoire. Projet, au moins, de tapisser tout un mur, un grand mur cette fois, avec les Michelin mises bout à bout - travail de romain… Et de pouvoir ainsi la posséder toute entière du regard : voilà un bonheur sage, parmi tant d'autres qui, pour la plupart, ont un rapport avec la Connaissance, seule passion qui ne déçoit pas, ni n'altère.

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Mardi 7 juin deux mil onze; Mirebeau. - Temps gris ; il a enfin beaucoup plu hier, et cette nuit encore, au point que je n'ai pu dormir dans la petite maison, m'amusant à choisir dans la grande, au hasard, un autre lit.

Rien d'autre sur ce journal aujourd'hui. Que dire d'ailleurs ? La question morale (celle du dérèglement et de la Règle) domine tout.

22h. Retrouvé ce soir l'adagio de la Xème symphonie de Mahler. Comme toujours, psychologie insensée des montagnes - et souvenirs tristes de la gloire à venir…


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Mercredi 8 juin deux mil onze; Mirebeau les oiseaux : ils sortent après la pluie, excités par la nouvelle fraîcheur, et sans doute l'apparition de vermisseaux. De tous côtés chantent et volent mésanges et rouges-gorges, hirondelles, rossignols, corneilles… Peut-être sont ils aussi attirés par les fruitiers, notamment les cerisiers et les framboisiers qui, cette année, abondent de petits fruits très sucrés.

Bourcier de Carbon m'adresse régulièrement des papiers sulfureux, mais bien informés, sur le dessous des cartes, ce que les imbéciles nomment "théorie du complot", ne voulant pas voir que c'est dans ces parages peu connus que se cache le cœur de la politique, de la véritable politique, entendue comme la guerre entre les Etats - ils préfèrent le jeu facile et convenu des querelles de cour de récréation entre les partis, les écuries, les stars et les grandes idées toutes faites, qu'au moins ils comprennent, mais qui n'a pas grande importance… C'est de la compréhension de la politique des grands Etats, et de l'étude de ces menées décisives que l'on appelle si vite "complots" qu'est faite la connaissance de l'Histoire. L'excellent Bourcier, donc, me fait suivre une étude de l'historien américain Webster Tarpley sur l'utilisation par l'OTAN de djihadistes aussi bien en Libye, qu'au Yémen ou en Syrie; étude d'ailleurs corroborée par l'étonnant témoignage d'un ancien agent du MI6 britannique, David Shayler, et par le dépouillement des archives confisquées à l’Émirat islamique d’Irak, et gardées à l'Académie de West Point. Tarpley montre que le personnel du Conseil national de transition libyen est largement issu d’al-Qaida : en somme, les États-Unis encadrent au Proche-Orient les djihadistes contre lesquels ils luttent au Moyen-Orient, en Irak et Afghanistan. « Ben Laden est mort ! Vive les benladenistes ! », conclut Bourcier. Mais les Anglais et les Etats-Uniens ont-ils jamais changé de politique : favoriser l'extrémisme musulman pour diviser les pays qu'ils veulent soumettre ? L'un des avantages de la prime accordée  aux extrémistes est de priver les puissances européennes de tous interlocuteurs avec lesquels il leur serait possible de conclure des accords politiques et compromettre au passage toute entente méditerranéenne, laquelle serait fatale à leur hégémonie. En embarquant la France dans une opération si contraire à sa politique, BHL a décidément bien joué…

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Jeudi 9 juin deux mil onze; Mirebeau. - Ces jours-ci, je tente de cuisiner avec grand soin, respectant autant qu'il est possible les règles diététiques peu à peu collectées ces dernières années - du moins celles qui à la longue s'avèrent. Du coup, il est aussi amusant de préparer un déjeuner qu'il est plaisant de déjeuner, et agréable d'avoir déjeuné.  L'entraînement fait vite son œuvre : comme en toute question de discipline, seuls les premiers efforts coûtent…

Renseignement, suite : à propos du torpillage de nos services par les responsables politiques français, dont j'écrivais la semaine dernière qu'il a commencé aussitôt après le départ du Général de Gaulle, à bas bruit d'abord sous Georges Pompidou, puis plus explicitement sous Valéry Giscard d'Estaing, j'ai oublié d'ajouter que le coup de grâce vint des socialistes ; non seulement François Mitterrand montre sa suspicion en supprimant le SDECE et en lui substituant une direction du ministère de la Défense, la fameuse DGSE, mais deux affaires qui ont marqué son premier septennat ont complètement démoralisé nos agents, pourtant d'une remarquable valeur générale. En 1983, l'affaire dite "Farewell" (l'obtention par la DST d'un très grand nombre de documents soviétiques relatifs à leurs propres services à l'étranger, documents du plus grand intérêt pour la plupart des chancelleries du monde, qui aboutira notamment à l'expulsion de 47 "diplomates" soviétiques ) est un grand succès français, si grand que nos services seront alors regardés à l'égal des trois ou quatre meilleurs services du monde (états-unien, russe, anglais, israélien). Mais pourquoi faut-il que le secrétaire général de l'Elysée de l'époque, François Scherr, sans doute sur ordre de sa hiérarchie (Cheysson ou Mitterrand lui même) convoque alors l'ambassadeur d'Union Soviétique et lui montre les documents obtenus, fanfaronnade qui évidemment grille la taupe : que nos services soient ainsi réputés dévoiler leurs sources revient évidemment à les paralyser pour longtemps. Plus grave, l'affaire du Rainbow Warrior :  couler un navire de Greenpeace, alors qu'il eut suffit de le neutraliser, était évidemment une bêtise - d'ailleurs due à un politique, Charles Hernu, alors ministre de la défense, qui  n'assuma même pas sa décision; mais ouvrir le parapluie et accuser publiquement nos services, comme osa le faire un jeune premier ministre ambitieux, Laurent Fabius, fut plus grave que tout et je comprends l'agent qui parla alors de "fait de collaboration". Un service dit secret ne vaut plus rien s'il est aux yeux de tous stigmatisé par son Gouvernement : c'est assurer la démobilisation générale. Il ne fait décidemment pas bon servir l'Etat, dès lors que l'on est sous la coupe de politiques aussi ignorants de ses règles fondamentales -aussi légers, aussi indignes. Une ignominie de plus sur le compte de la classe 68 ; mais peut-on les énumérer toutes; et à quoi bon ?

(Il m'en vient à l'esprit plusieurs fois par jour : ainsi, tout à l'heure, tandis que je regardais l'évolution des lois de finances depuis le début de la Vème République, je fus sidéré de mesurer la faible augmentation des budgets des ministères régaliens (Affaires étrangères, Défense, Intérieur, Justice) tandis qu'explosaient les budgets sociaux. Autant je crois absolument nécessaire d'augmenter, et de beaucoup, les salaires, et de faire participer les employés aux bénéfices de leurs entreprises, s'il y en a, autant je ne crois pas tolérable de transformer la nation en une vaste infirmerie - pensant même à mes heures, comme Jean le Bon, que "donner de l'argent à des personnes bien portantes est un crime" - sévérité qui est en réalité une bonté. Surtout, si pendant ce temps-là l'Etat, qui est un bien commun, s'effiloche en son cœur… mais ce n'est qu'un chagrin de plus : je me figure de temps à autre que, perdu au fond de mon pauvre Poitou, je n'ai plus d'autre fonction que de répertorier les successives figures du désastre national - si toutefois c'est une fonction, mais ce ne l'est même pas. Sans doute ferais-je mieux de déguerpir, et vivre au large, plutôt que tenir le compte de cette mise à mort; ma mère accepterait sans doute que, plutôt que d'assister impuissant aux sévices de ses bourreaux, je détourne le regard, et m'en aille ailleurs… )

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Vendredi 10 juin deux mil onze.  Retrouvé D. à la gare de Poitiers - régulier bonheur des retrouvailles. Puis après-midi au Prieuré; choix des prénoms de son second fils : je propose Constantin, qu'il accepte. impressionnante conversation sur la Turquie, sur la femme voilée, sur la tenue du logis; et sur "il faut manger les autres avant qu'ils ne vous dévorent". Après quoi, de nouveau Poitiers : son train attrapé au vol. (De ce train, venu de Paris, sortent des flopées de Parisiens aux allures de parisiens - ils ne sont pas habillés comme les gens d'ici. Excitation des voyageurs heureux d'arriver en province, impatients de plonger dans le "week-end de Pentecôte" ; images d'autres retrouvailles; il y a beaucoup de joies dans les gares). Retour à Mirebeau en voiture; radio,  morceaux ultra pop des années 70 : émotion continue. Puis, écris sur la terrasse, au frais, dans la nuit. La vie passe vite. Mon Dieu, comme Tu m'auras troublé…

Je disais hier qu'il ne faisait pas bon servir la France quand les gouvernements trahissent sans gêne ses meilleurs serviteurs; mais le pire est qu'il ne fait pas bon, non plus, être son allié : après MM. Ben Ali, Moubarack et Kadhafi, qui furent pour elle des points d'appui solides, voici que la France lâche à présent le gouvernement syrien, son principal interlocuteur au Proche-Orient. Nous faisons feu sur des gouvernements qui nous furent nécessaires en plusieurs domaines, particulièrement quant au contrôle des flux migratoires - le témoignage devant la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée de notre ambassadeur à Tripoli, notre excellent ami François Gouyette, est éloquent sur le sujet… Cela au motif de "droits de l'Homme", seule ligne que paraît suivre la politique française, et qui l'annihile à petit feu. A s'instituer ainsi juge universel de la conduite des Etats, ou des relations de ces Etats avec leurs peuples, on finit par n'avoir de relation de confiance avec aucun, et tout simplement la France n'aura bientôt plus d'allié, elle qui en avait tant. Qui se fierait à un gouvernement capable de vous lâcher d'un jour à l'autre pour plaire à BHL ou Kouchner, et leurs bandes de journalistes?


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Samedi 11 juin deux mil onze; Mirebeau. - Midi, après les courses au supermarché, dans la perspective de recevoir ici l'adorable Ch. et notre ami K. Sur le parquine dudit supermarché, scénette amusante, ou désespérante : il se trouve que j'ai collé à l'arrière de la voiture deux calicots tricolores barrés d'un grand F - deux, cela fait sans doute beaucoup, mais l'un a pour but de couvrir l'estampille européenne gravée sur la plaque d'immatriculation et l'autre la griffe du vendeur, dont je ne suis pas l'agent publicitaire. Cet équipage m'a déjà valu divers commentaires : on m'a demandé un jour si j'étais supporteur de l'équipe de France - je n'ai compris qu'après coup le lien avec mes calicots, et suis resté coi. Mais voilà qu'est revenu tout à l'heure la question : "C'est pour l'équipe de France ? " me dit un bonhomme souriant qui pousse son chariot. Cette fois, je m'emporte : "NON, c'est pour la France, figurez-vous ! ", réponse qui semble beaucoup le décevoir - on flairait peut-être une conversation sur le foute. La France, évidemment, ça dit moins…

Mais le désamour est partout, comme si la France ne disait plus rien, vieille amante dont on se déprend : l'autre jour, la fromagère arborait la photo d'un nouveau né : "Votre petite fille ?" hasardais-je, par politesse, ou par fatigue. "Oui, la première de mon fils; elle est née le mois dernier; une petite Véronica".  J'ai demandé si la mère était italienne : "Italienne, pourquoi, on n'est plus obligé de donner des prénoms français" - je raccourcis la conversation, que je laissais traîner , car j'aime bien la fromagère du marché, ses bonnes joues et son excellent chèvre, mais je suis sûr de la phrase de chute. Que faire d'un peuple qui se regarde comme un carcan, et tient tout ce qui n'est pas lui pour libérateur ?

Minuit trente. Dans le dernier Causeur de Madame Lévy, on trouve de très bons articles - même s'ils ne disent en général que ce que l'on sait ou pense déjà… L'un d'eux, sur l'affaire DSK, me retient par son titre : "Laissez-nous notre part d'ombre ! " : il faut la laisser aux responsables comme à tout être - la laisser plutôt, aux consciences des uns et des autres. Chacun et, en l'occurrence, l'électeur, sait reconnaître celui qui se tient et celui qui ne se tient pas. Qui ne sent aujourd'hui que, pour reprendre les mots drus qu'utilise Jean-Marie le Pen (cette fois dans "Monde et Vie", autre fameux magazine), "notre pays souffre d'une grave dégradation morale" ? Mais ce n'est pas en cherchant à fouiller les âmes, à instaurer partout la transparence pour s'acharner sur des boucs émissaires que l'on redressera la morale publique, pas même la morale collective - au contraire : la diabolisation est si souvent le fait de ceux qui ne croient pas au diable…
                       
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Dimanche 12 juin deux mil onze; Messe à Mirebeau avec Ch. "Bénis le seigneur, ô mon âme !"

Je m'afflige, et pourtant je vois partout paraître de très bons esprits, nobles, sincèrement attachés aux points cardinaux de la civilisation, et pleinement nourris d'elle. Ainsi Ch. et K. que je suis allé quérir hier en gare de Châtellerault, et dont la compagnie est charmante : elle, guidée par son cœur, et guidée par sa foi, la foi chrétienne et la foi nationale, si bien liées, si biens comprises; lui, malgré son jeune âge (il a trente ans), tout en réflexion, concentration, désir d'apprendre et de comprendre, de connaître les ressorts les plus solides de la politique française, et désireux de la servir…  Ils sont  jeunes, la France pourra longtemps compter sur eux. De même, vint me voir cette semaine, jusqu'en ces contrées pour lui reculées, un  jeune homme qui m'a fait le meilleure impression : il veut nous rejoindre, après avoir fait ses preuves en politique au MPF, et notamment au JPF ( les "Jeunes pour la France" ), où il obtint de bons résultats; il veut faire de la politique, et il affirme qu'il veut aussi en faire en ne mentant jamais. Cette disposition est d'une force incroyable. Le personnage aussi, peut-être tout simplement parce que l'on sent qu'il a appris à ne mentir jamais… Tout cela ouvre les meilleures perspectives. (Mais, pour l'heure, la partie que nous jouons, et qui vise rien moins qu'à réconcilier deux traditions de la droite nationale que les méandres du XXème ont opposées, est incroyablement délicate - pour moi, la plus délicate de ma vie. Je n'exclus pas d'échouer; du moins l'aurons-nous tentée, et tentée bravement : sans mentir, justement. )

Minuit : hier, en Corrèze, Jacques Chirac a par trois fois assuré  François Hollande de son soutien. C'est un délice de voir quelques grognards de l'UMP se récrier, découvrant un peu tard que le fondateur de leur parti a toujours été et demeure un pur radical-socialiste, tendance corrézienne - ce fonds rad-soc qui n'est qu'une longue blague mais qui gouverne la France depuis un siècle. Ce sera l'un des mérites de l'actuel Président de la République (et surtout d'une partie de son entourage : Patrick Buisson, Thierry Mariani, Christian Vanneste, quelques autres…) d'avoir, d'une certaine façon, tenté de rompre avec cette longue et tortueuse imposture; mais pour l'instant sans grand succès, à ce qu'il semble… 

Publié dans Extraits du journal

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