Semaine 21 /2011 (du 23 au 29 mai)

Publié le par Paul-Marie Coûteaux


Lundi 23 mai deux mil onze. -  Mirebeau est déjà plongée dans l'été; la lumière est si belle que je ne reconnais plus le jardin gris et la maison glacée qui, il y a quelques semaines encore, restaient comme recroquevillés dans l'hiver. Du coup, il devient facile de se lever dès sept heures et d'être au bureau avant huit. Ainsi de Gaulle II a-t-il repris sa route et roule vers ses mille pages; c'est peut-être déraisonnable, mais je n'ai nullement l'intention de me brider (mais il me faudrait diminuer les innombrables activités qui parasitent ce livre et encombrent mes journées, notamment consacrer moins de temps à ce journal…).

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Mardi 24 mai deux mil onze. Mirebeau. - Lorsque nous sommes allés l'été dernier en Espagne puis au Portugal, j'avais été frappé par le très grand nombre de jeunes gens qui paraissaient choisir de vivre en marginaux, sortes de nomades que l'on appelait jadis "beat-nicks", dans la veine Kérouac, trimballant leurs sacs le long des routes, campant ici ou là, dormant à la belle étoile, s'habillant comme des saltimbanques, se rassemblant le soir et la nuit sur les grand places pour des fêtes improvisées et traînantes, avec guitares, guimbardes, divers "sonos" de fortune - et grand renfort de bouteilles de bière ou de vodka que les employés municipaux déblayaient par bennes entières le lendemain matin. Il est vrai que j'ai vu cela aussi, en février dernier, à Rabat ou Mohammedia, mais le phénomène m'a semblé plus nouveau en Espagne, en particulier à Saint Sébastien, à Valladolid, à Salamanque. Etait-ce un retour de la génération hippy ? Point du tout : l'occupation de la place principale de Madrid  par des milliers de jeunes espagnols déployant leurs banderoles donne ces jours-ci une explication nettement plus brutale : ce n'est pas une posture, ni un choix, mais le simple effet de la pauvreté. Une grande part de la jeunesse d'Europe est pauvre.

Un chiffre m'est revenu toute la journée : 43% des Espagnols âgés de moins de 25 ans sont au chômage. Chiffre énorme, au point qu'on voit mal ce que peut être l'avenir d'un pays dont près de la moitié de la jeunesse est d'emblée hors du jeu. Hors jeu parce qu'elle ne travaille pas, et sans doute, parce qu'une bonne partie ne le peut pas; par manque d'emploi, selon l'explication habituelle, un peu courte; par refus plus ou moins conscient, aussi, de participer au monde tel qu'il est (ce que l'on peut comprendre, les "petits boulots" proposés étant souvent des caricatures d'exploitation capitaliste); mais encore par inaptitude, incuriosité intellectuelle, insuffisante maîtrise de la langue, incapacité à se situer dans le temps et l'espace, droit venus de la décadence des enseignements classiques et de la connaissance de l'histoire notamment, impuissance générale des esprits plaqués à terre par la prohibition moderne de toute transcendance, en somme une in-culture générale qui détruit la créativité nécessaire à n'importe quelle forme d'insertion économique -cela même et surtout quand ils ont été "étudiants"… Yourcenar disait de ses élèves américains : "combien peu sont prêts pour l'étude!", les jugeant ignares par passion de la mode". Tel est bien l'effet de l'intégrisme consumériste qui a fini par ravager à son tour l'Europe et à énerver (priver de nerfs) une bonne moitié de sa jeunesse. "Leur liberté, poursuit Yourcenar, beaucoup de mes étudiants ne savaient qu'en faire. Par manque d'ardeur. Je suis frappée de leur manque d'ardeur; il y a très peu de gens qui ont vraiment envie de faire passionnément quelque chose" ("Les yeux Ouverts"). Alors ils se révoltent -mais n'ont certainement pas assez d'intelligence pour savoir contre qui…  

Une fois encore, ce sont les choix politiques (le dépassement européen, l'abandon des nations, de leurs traditions et boussoles, l'obsession "post-nationale" éradiquant tous les rameaux la civilisation helléno-chrétienne), les choix économiques et leur mélange de laisser-faire et de protection sociale tous azimuts, et surtout les choix culturels, à commencer par l'abandon de l'éducation classique, en somme les folies idéologiques des générations  américanisées d'après-guerre que paye aujourd'hui la jeunesse d'Europe. Au delà de l'Espagne, c'est le sombre avenir de l'Europe-de-l'euro, une Europe aliénée, endettée, mal gouvernée et bien incapable d'assurer des perspectives à sa jeunesse, une Europe en voie de clochardisation qui se profile -et déjà ses routes et ses villes sont parsemées de jeunes clochards…

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Jeudi 25 mai deux mil onze. - Le marché de Mirebeau était, hier, tout à l'affaire  DSK, confirmant ce que disent les sondages : elle n'a pas profité à la majorité, le sieur Sarkozy étant toujours très loin du candidat socialiste, quel qu'il soit. Ce n'est pas, contrairement à ce que claironnent les divers radio-solférino, que les Français ne tiennent pas rigueur aux socialistes de ce qu'ils découvrent du train de vie de leur ancien favori, et de cette ambiance de ploutocratie désormais révélée au grand jour, puisque tout le monde la devinait depuis longtemps; c'est qu'ils devinent aussi que les ténors du camp prétendument opposé sont dans le même sac. J'ai été étonné qu'un marchand de légumes détaille avec tant de précision les revenus cumulés de M. Copé, avocat d'affaires (encore un!), ou ceux du couple Kouchner (Mme Kouchner perçoit un salaire mensuel de 340 000 euros pour "coordonner l'audiovisuel extérieur", tout en ayant le front de se plaindre d'être "payée à ne rien faire" attendu qu'elle est empêchée de remplir sa fonction par son conflit avec un autre responsable de l'audiovisuel extérieur : ce genre d'histoire fait assez peu rire par ici…); tout cela se sait et se répète, sans parler de l'ambiance dans laquelle évolue ce qu'un habitué du marché (il y passe la matinée, à croire), appelle délicatement "la tribu Sarkozy". Après les avions de M. Joyandet, la boîte à cigares de M. Blanc, les trafics de M. Woerth et autres, comment la prétendue "majorité" profiterait-elle de l'effet DSK ?

"Tout baigne dans l'argent", dit une pauvre femme, et je pense à la sagesse qu'eut longtemps la monarchie française de s'afficher pauvre, à la différence des autres dynasties d'Europe -cela du moins jusqu'à la folie de Versailles qui, au tournant du XVIIIème siècle, commença à la faire prendre en grippe. Je pense aussi à Platon : celui qui gouverne doit posséder ce qui est nécessaire au gouvernement - dignité de la fonction, esprit dégagé des soucis matériels, rien de plus. Une fois encore, c'est la sagesse helléno-chrétienne (lisant ces jours-ci le fougueux et pagaillard "Comprendre l'Empire" d'Alain Soral, je lui emprunte cette formule qu'il utilise souvent et me paraît fort pertinente), c'est au fond l'esprit de modération et la civilisation qu'il a fait naître qui sombre. Je pense aussi à Robert Schuman, qui vivait dans un petit trois-pièces : notre tradition du service tranche avec la représentation politique de la plupart des pays américains, asiatiques ou africains, où l'argent va nécessairement avec le pouvoir. Mais il faudrait un miracle pour  restaurer la tradition grecque et chrétienne du Service politique -un miracle, ou notre ardeur. Plus que jamais la question politique n'est pas économique, comme le répètent marxistes, socialistes, attalistes et autres liquidateurs de la filiation helléno-chrétienne. En sa source, elle est morale).

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Jeudi 26 mai deux mil onze.  Mirebeau. - Acheté l'autre jour un bel olivier, qui m'a ébloui dès que je l'ai vu chez le pépiniériste - où, désireux de ranimer un peu le jardin insuffisamment entretenu ces jours-ci, je n'allais que pour acheter de l'engrais et de nouveaux lauriers roses.  Il m'a suffi de toucher son bois, si dur et doux sous la main, et de regarder le ciel bleu à travers son feuillage  pour ne plus vouloir le quitter. Il a cinquante ans d'âge et vient des Pouilles - point sûr que cette transplantation soit bien catholique, j'imagine que des oliveraies ont été décimées pour ce nouveau commerce et me repends un peu, mais le caprice fut plus fort que tout, et trop tentante la perspective d'achever la touche méditerranéenne de la terrasse en le plantant sur son bord, comme pendant à la fontaine et aux cyprès. Plus fort que la raison simple, en tous cas : une fois le gros pot livré dans le jardin de l'Est, il s'avéra en effet qu'il était impossible de le faire passer par les portes trop étroites de la maison pour l'installer côté Ouest, là où je ne peux plus imaginer qu'il ne soit pas. Que faire ? Couper les branches ? Passer par les fenêtres du salon ? Faire un détour par le jardin des voisins L. et M., ou celui du Doyen ? Mais il faut dans tous ces cas se colleter de hauts murs… Chacun donne son avis. J'hésite sans fin, honteux que, pomme de tant d'autres angoisses, le sort de l'olivier m'occupe tant depuis deux jours…

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Vendredi 27 mai deux mil onze. Mirebeau. - L'ami Paucard (qui signe "Paucard de Paris"), m'envoie une citation magnifique de Disraeli : "Je préfère la liberté dont nous jouissons au libéralisme qu'ils promettent, et préfère aux droits de l'Homme les droits des Anglais". Elle est citée,  précise-t-il, par André Maurois dans son Disraeli -et succulente…  A verser dans la rubrique des citations des prochains Cahiers - lesquels, d'ailleurs, traînent ces jours-ci, et de ma faute…

DSK suite; je ne vois pas pourquoi Chevènement compare l'affaire DSK à l'affaire Dreyfus; je ne vois nulle part que l'on attaque M. Strauss-Kahn sur sa religion, ni qu'on le blâme pour avoir donné des renseignements à l'ennemi. Pourquoi s'aventurer dans ces comparaisons ? Je comprends de moins en moins Jean-Pierre Chevènement, pour tout dire. A moins qu'il lui faille à toutes forces attirer l'attention sur lui, se mettre en situation d'être candidat l'an prochain, comme il en a annoncé l'intention, affaiblissant ainsi la gauche au premier tour et devenant ainsi, en dépit de ce que souhaitent ses dernières troupes, une carte dans la manche de Sarkozy -l'une des seules cartes qu'aurait alors ce dernier, dont je dois dire, pour tempérer un peu ce que j'écrivais ici avant hier, qu'il lui reste peut-être encore quelque tour de ce genre et que, si arithmétiquement il est battu sans une alliance avec le droite nationale, il ne l'est pas encore à coup sûr… Reste que je ne comprends plus du tout Chevènement -et son dernier livre, où il semble miser sur un nouvel axe franco-allemand pour sauver l'euro, ne contribue pas peu à ma déception.

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Dimanche 29 mai deux mil onze. Bordeaux. - Marie-Joséphine est arrivée à Poitiers vendredi matin, et nous avons consacré plusieurs heures à la visite de la capitale pictone, très belle sous le soleil. M-J. se passionne pour les sarcophages qui encombrent le baptistère, et qui, à moi, ne disent rien; mais comme parle en revanche ce magnifique bâtiment romain de l'antiquité tardive, le plus vieux baptistère des anciennes Gaules, dont les couleurs sont miraculeusement préservées : je revois Ravenne et cette atmosphère des premiers âges de la chrétienté, que ces commencements font tant aimer. D'ailleurs Poitiers est en plusieurs endroits très belle, tranquille, civilisée ; je n'y vais que trop rarement…

Puis nous fûmes à Bordeaux, par une belle route ensoleillée, pour le mariage de ma sœur. Elle est heureuse, Jean-Paul très sûr de lui; je me souviens de ce qu'il me disait, dans les années soixante-dix, quand il venait passer quelques jours à la maison : "comme elle est belle, ta sœur ! ". Elle n'avait que quinze ans. Trente ans plus tard, il l'épouse : à croire que l'amour désigne certains êtres - mais que de chemins de traverses, que de détours leur impose-t-ils avant de les réunir! Le soir, je songe à ce grand mystère qui fait la vie des êtres, préparant un petit discours que, pris d'émotion, ou de fatigue, ou de timidité, retenu sans doute par la crainte de rompre la bonhomie un peu relâchée du dîner, je me retiens de prononcer; puis le regrette vivement.

Minuit trente : retour à Mirebeau. Sur la route du retour, tout à l'heure, nous avons fait halte à Chabreville, que je voulais faire découvrir à Marie-Joséphine. A. recevait trop de monde, once more, et nous préférons reprendre la route dans la lumière dorée des soirs charentais, et dîner en tête à tête à Angoulême. Après quoi promenade dans la ville qui s'endort sur son piédestal, dominant la campagne, indifférente à tout comme une douairière qui s'oublie. M-J. m'apprend à distinguer les lumières du matin, l'aube blanche et laiteuse du tout premier jour, l'aurore rose où pointent les premiers rayons, le crépuscule du matin qui est l'heure où apparaît enfin le soleil sur l'horizon de l'Est. Tout avec elle est très agréable. J'oubliais de mentionner ce qui fut sans doute le moment le plus marquant de cette escapade, une longue promenade, par grand soleil, dans le Bordeaux de mon enfance, entièrement reblanchie, lumineuse, presque luxueuse, et d'autant bouleversante. Pourquoi t'ai-je quittée ? Promenade sur les quais, grands ouverts désormais sur la Garonne, sur la place Louis XV, dans le quartier Saint-Pierre, avant de revenir au Grand Théâtre, aux allées de Tourny, où je me revois partout, au cours de Verdun le long du jardin public, puis celui de Xavier Arnozan, toujours aussi élégant. Moment de messe à Notre-Dame, où je fus baptisé. De plein fouet, images de la messe du dimanche dans les années soixante. Pourquoi t'es-tu quitté ? Et qu'as-tu fait de ce baptême?

(En voiture, pour dire décidemment les choses en vrac, nous apprenons la démission de Georges Tron, accusé de faits non avérés, non jugés, et donc présumé innocent, mais déjà coupable au point de devoir quitter le gouvernement. On se gargarise de "présomption d'innocence", tout en oubliant complètement son sens : personne ne voit ce que peut être un monde où il suffit d'être accusé pour être condamné. Marine le Pen fut la première à demander sa démission. Comme la civilisation est fragile…)

Publié dans Extraits du journal

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