Semaine 20 /2011 (du 16 au 22 mai)

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Lundi 16 mai deux mil onze. Retour à Paris. - Dîner assez serein avec E., dans l'un de ces petits restaurants de la place Dauphine où je n'ai que de bons souvenirs.

Il me semle que, à peu de choses près, tous les êtres éprouvent au long de leur existence autant de souffrances les uns que les autres ; c'est à dire beaucoup. En cette matière, nous ne sommes pas loin d'une certaine égalité. Churchill s'est dit impressionné, quand il a rencontré le général de Gaulle, "par son extraordinaire accessibilité à la souffrance" - je crois qu'elle était grande en effet, et c'est bien ce qui a nourri ce sens de l'Etat, et de la raison d'Etat, qui étaient chez lui d'autant plus tendus qu'ils transcendaient la souffrance intérieure. Mais cette "capacité à souffrir", je la vois partout : tous les êtres souffrent beaucoup et souvent, ou du moins ils ont peur.

DSK est dans les tous les esprits, sur toutes les lèvres, à toutes les lignes des journaux, et aussi à toutes les sauces. A la réflexion, je ne crois pas mauvais que de tels drames embrasent périodiquement la vie collective; c'est triste pour le bouc émissaire, certes, mais je vois partout autour de moi l'intérêt de cette grande catharsis, effet bénéfique de toute tragédie. Et celle-ci a de l'ampleur, suscitant des réflexions sur une multitude d'aspects de la vie contemporaine; relisant ce que j'écrivais hier sur le coup, je m'aperçois que j'étais loin de les envisager tous…

Certes, on voit bien les aspects  politiques : d'une part M. Strauss-Kahn était en train de sauver provisoirement l'UE, du moins l'euro, ce qui a de quoi alimenter à l'infini la thèse du traquenard -étonnamment renforcée par ceux qui ordinairement pourfendent "ceux qui voient des complots partout", tel son excellence BHL, lequel observe avec justesse (pour une fois) que l'on voit rarement, dans les grands hôtels, une femme de ménage seule… D'autre part, qu'il soit coupable ou non, il aura au moins, par tout ce que l'on apprend de lui, fort bien symbolisé la ploutocratie qui s'est emparée de la politique, parmi les mondains du PS notamment, mais aussi dans une certaine catégorie de dirigeants qu'il représente aussi bien que le sieur Sarkozy, qui sont plus de Neuilly (où est né DSK), et avocats d'affaires internationales (ce qu'ils sont l'un comme l'autre, comme du reste Mme Lagarde ou M. Copé, et bien d'autres), qu'ils ne sont de gauche ou de droite -c'est peut-être cette page qui se tourne… Pour ce qui est de DSK, c'est une apothéose : on connaissait le somptueux appartement donnant sur le bois de Boulogne et ses terrasses circulaires, l'appartement récemment acquis Place des Vosges, le "ryad" de Marrakech et quelques autres propriétés en France et au Maroc; on découvre que, du moins selon ce que j'ai entendu tout à l'heure sur France Inter, "la caution serait aisément gagée sur les propriétés que le couple possède aux Etats-Unis"… Bigre ! Il y a vraiment une catégorie de personnes, parmi les socialistes et les démocrates en tous genres, qui survolent les peuples de très haut -à commencer par le leur propre…

Mais il y a d'autres aspects intéressants, comme la confirmation spectaculaire des ravages du terrible couple que forment le journaliste et le juge, et qui détruit complètement, outre la présomption d'innocence (dont tout le monde parle à juste titre) mais aussi le secret de l'instruction (dont les journaux, bien sûr, parlent moins), principes que le système judiciaire américain contribue à pulvériser, provoquant, en dehors de toute preuve et de toute condamnation, des dégâts plus ou moins irrémédiables -soit dit en passant, il est beau de voir la gauche morale s'en indigner, elle qui stigmatise à tour de bras et à longueur de journaux, condamnant sans preuve et sans que le stigmatisé ose ou puisse se défendre; et dans le même registre, il est piquant d'entendre Mme Joly, la liquidatrice d'ELF, jadis si impitoyable avec ses dirigeants (mais il fallait ce qu'il fallait, c'est à dire liquider la première entreprise française) s'indigner que DSK "soit traité comme n'importe quel délinquant" (sic) : la gauche morale oublie d'un coup tous ses présupposés, et même le principe d'égalité; quelle pagaille dans tous ces esprits…

N'empêche : les images de DSK ce matin sont épouvantables, et disqualifient tout le système américain, dont nous sommes un peu protégés en France, mais point assez. Barbare le pays où n'importe quel juge peut faire coffrer un individu qui, dès la première sortie, menotté et défait par 48 heures de garde à vue, est abondamment livré aux photographes, puis aux caméras tranquillement installées dans le prétoire. Barbare le pays où l'on vous dit, comme on me l'a dit lorsque je me suis installé à New-York, qu'il ne faut jamais  prendre un ascenseur avec une femme tant soit peu accorte: si, à la sortie elle vous accuse d'avoir tenté de la violer, ou d'avoir simplement fait de trop pressantes avances, ce sera votre parole contre la sienne, que les juges seront aisément prêts à croire , en sorte qu'il pourrait vous en coûter fort cher, fût-ce en "indemnités". Et barbare le pays qui associe la liberté absolue (le fameux "anything goes" New-yorkais que chanta jadis Cohn Bendit et autres ôdes au "no frontier" que j'avais épluchées dans mon "Traité de savoir disparaître", traité de morale à charge contre la génération 68…) et la cruauté infligée au stigmatisé, et au simple suspect : tout cela n'a rien d'humain, au sens où c'est mal connaître l'Homme que de le laisser courir dans l'infinité des possibles et des tentations, puis de n'avoir plus aucune pitié quand il y cède, ou qu'il est simplement soupçonné d'y avoir cédé : comment accepter cette anarchie répressive qui veut à la fois la jungle et la protection des biches? C'est vraiment très mal connaître les êtres, nier leurs drames et les méandres de la supposée "liberté"; comme je préfère, à titre préventif, les gardes fous des vieilles civilisations catholiques, la famille, la foi, la loi imposant aux êtres, en tous domaines, la modération, faisant de la maîtrise une règle générale et de la liberté une délibération (et non un permanent "tout est possible"), assorties, à titre curatif, pour qui a chuté, la protection du secret, la discussion, la confession intime, l'enquête sur les méandres du cœur, et par dessus tout du pardon…

Justement, cet aspect ouvre sur un autre, plus intéressant encore, la problématique du "passage à l'acte", que le monde libertaro-consumériste, et son terrible "impératif de jouissance" accommodé au "jouir sans entrave" porte en lui comme l'orage porte la pluie. J'aimerais beaucoup écrire sur ce sujet, si j'en avais le temps -car il s'approche beaucoup d'une des problématiques majeures du temps, la liberté entendue comme un florilège de droits et non le seul droit d'être soi-même, en somme le triomphe de la liberté hédoniste contre la liberté stoïcienne; j'aimerais écrire sur la réactualisation si nécessaire de ce stoïcisme aujourd'hui passé de mode mais dont la religion chrétienne, avec ses interdits et ses permissions, a proposé une belle version, et que cet épisode  peut contribuer à restaurer. Qu'est ce que le stoïcisme justement, sinon une morale du non passage à l'acte, morale que l'homme moderne a peu à peu désappris? J'aimerais d'autant plus écrire sur le sujet et développer mes réflexions qu'elles accompagnent mes efforts personnels et cette vie à la campagne qui fut toujours pour moi, du moins depuis dix ans, une sorte de stoïcisme aménagé, tempéré par une morale de  plaisirs simples, et finalement contemplatif que j'ai lentement arraché aux somptueuses facilités que ne m'a que trop accordées autrefois ma vie dans les villes, au Caire, à New-York ou à Paris… Mais je n'ai pas le temps d'écrire sur cet philosophique du drame - et, même, moins de temps que jamais !

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Mardi 17 mai deux mil onze. Paris.  - Si, tout de même, je voudrais dire un mot de l'aspect psychologique, ou psychanalytique, de "l'affaire DSK", aspect qui déclenche de multiples commentaires aujourd'hui, tandis que des batteries de "psy" sont convoquées - je préférerais des théologiens, ou des philosophes, mais ce sont à peu près les mêmes fonctions… On parle du côté "compulsif" du personnage, et quelquefois même de "maladie" : les journalistes français sont accusés d'avoir tout su sans jamais rien dire, ce qui est tout à leur honneur, et à l'honneur de nos lois protectrices, d'autant que "ceux qui savaient" n'ont jamais rien su de précis, et que surtout, les journalistes ne sont pas des justiciers - du moins le sont-ils assez comme ça, la fonction policière et judicaire reconnue aux journalistes à l'anglo-saxonne, et que l'on a l'air de reprocher aux nôtres de ne pas assez remplir, faisant horreur. Mais c'est une autre question (elle aussi posée par cette très passionnante affaire), la question de fond étant pour moi toute autre : de quelle proportion des habitants des pays riches, de quelle proportion des "Occidentaux" peut-on dire qu'ils sont "compulsifs", voire "malades" ?

Il y a aujourd'hui des malades partout, au sens où serait dit malade celui qui ne peut s'empêcher de céder de plus en plus souvent à la loi ou plutôt à l'oukase du désir, celui que ce monde entretien sans fin aux fins de commercialisation, celui de consommer au-delà de toute raison (il y a les alcooliques, les obsédés sexuels, les drogués ou fumeurs de toutes sortes, les boulimiques en tous genres, les drogués des "achats compulsifs", que justement ce monde encourage, les "accrocs" aux jeux, à l'écran, aux images, etc…), il y a du compulsif partout dans un monde qui a largué l'exigence morale et s'accommode de tout, et qui a si radicalement éradiqué l'antique branche stoïcienne de la philosophie, en tous ses rameaux, (notamment religieux : voire la permanente et dévastatrice guerre que le consumérisme marchand mène aux religions, à toutes les religions), qu'il traque et libère tous les désirs humains aux fins de "mise sur le marché", plaçant ainsi sans cesse les êtres devant la tentation, le défi, le fantasme (ou l'image, sacrée en ces temps, mais impie en tant d'autres), les conduisant périodiquement près de la chute.

De ce point de vue, même s'il a fait ce dont on l'accuse (ce dont l'accuse une seule personne, témoin unique) je ne jetterais pas la pierre, ou du moins pas plus d'une pierre à M. Strauss-Kahn. Une pierre, certes, car on ne peut sauter sur un être faible et le manger comme un lion la gazelle - je devrais dire le consommer; et l'on veut bien comprendre l'ire féministe, mais les féministes ont tant participé à la libération générale qu'il est un peu paradoxal de les voir ériger leur tribunal de vertu : elles aussi sont devant le précipice de la liberté générale qu'elles ont tant creusé, c'est une fois encore la limite d'une génération qui s'aperçoit ici. Mais pas plus d'une pierre : le prédateur dont on accuse DSK d'avoir le tempérament n'est-il pas l'homme de l'époque ? Toujours mis en demeure de dépasser ses "inhibitions", d'aller plus loin, d'"imaginer", l'homme moderne est vite prisonnier des images instillées dans son esprit, et quand elles y ont d'autant pris leurs aises qu'il leur a déjà été beaucoup sacrifié, qu'il ne peut plus les déloger de son cerveau, et que, même, il faut leur donner toujours plus de satisfactions pour les faire taire, le passage à l'acte n'a rien d'étonnant… L'homme moderne n'a d'ailleurs plus que des joies sans joies, s'obligeant lui-même à des transgressions de plus en plus périlleuses, l'amour sous une porte cochère ou quelque exercice sadique qui se veut le prolongement du plaisir, mais qui n'a d'autre but que de donner à manger à la bête intérieure qu'il n'a pas su dompter à temps, espérant l'apaiser un moment avant le défi suivant ; il vole d'image en image, de fantasme en fantasme, de peur en peur, de culpabilité en culpabilité, de complications privées en complications publiques et l'on ne peux s'empêcher de voir là décidemment la pauvre loi du libéré moderne, celui qui n'a pas su à temps faire le deuil du désir, le tuer en lui avant qu'il ne le dévore (c'est la dure sortie stoïcienne); ou la pauvre loi de l'homme sans dieu, c'est-à-dire sans transcendance et donc sans limite terrestre, sans autre horizon que l'éternelle immanence dont il faudrait explorer tout "le champ des possibles"… "O mon âme, n'aspire pas à la vie éternelle, mais épuise le champ des possibles" : Marguerite Yourcenar place cette phrase de Pindare en exergue de ses "Mémoires d'Hadrien", ce qui n'est que de juste puisqu'elle se propose de tracer le portrait de l'homme puissant mais qui seul sur la terre, "les dieux étaient morts et Dieu n'étant pas encore" pour paraphraser le saisissant raccourci qu'elle fait de l'époque d'Hadrien. Mais justement : c'est celle qui ouvre le Bas-Empire, et c'est bien à quoi nous glissons. En chrétien, (ou en platonicien), j'opposerai à Pindare, et à moi-même, l'injonction inverse: "O mon âme, n'épuise pas le champ des possibles,  mais aspire à la vie éternelle"….

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Mercredi 18 mai deux mil onze. Paris. - Tenir cinq rendez-vous par jour, et tenter de travailler un peu dans les intervalles - bon entretien à l'AF, et un papier pour VA. Excellent dîner avec Nicolas S. et Jean-Luc P., dans un restaurant calme - difficile à trouver : il y a de la musique dans presque tous les restaurants, obligeant les dîneurs à parler fort, en sorte que, à Paris, en fait de rencontres, de conversation et de restauration,  on est presque toujours condamné à surmonter d'épuisants brouhahas.

Ai rencontré à sa demande, hier matin, le nouveau président de la Fondation Charles de Gaulle, Jacques Godfrain. Il reçoit dans ce qui fut, au fameux siège du RPF, 5 rue de Solferino, le bureau de Général, bureau où l'on ne pénétrait pas, de mon temps (quand j'avais moi-même, dans les années 88-90, un bureau au second étage, dit alors l'étage de Foccart parce qu'il fut longtemps dévolu au SAC), et que l'on ne faisait qu'apercevoir  en s'arrêtant au seuil, comme il s'agissait d'un tabernacle dont ne pouvait qu'entrouvrir la porte en baissant la voix. Du moins les meubles du Général sont-ils toujours là, sobres et raides. Godfrain m'a demandé de venir le voir pour me taper sur les doigts : lors d'un récent débat auquel j'ai participé pour le Figaro Magazine,  je me suis laissé présenter comme à la fois "membre de la Fondation Charles de Gaulle" et "président du RIF", ce qui l'a gêné -sans doute en raison des récentes orientations dudit RIF. Conjoncture intéressante et pleine… L'homme est cordial, bon patriote et d'ailleurs, dans l'entretien qui suit, il me raconte des anecdotes qui montrent bien qu'il a gardé les meilleurs réflexes. Je promets donc de ne plus exciper de mon appartenance au cercle (en l'occurrence, c'était un journaliste qui l'avait fait, en piochant dans ma fiche Wikipedia), puis vide mon sac : ce fameux cénacle gaulliste avale depuis des décennies couleuvre sur couleuvre (surtout lorsqu'en furent présidents Guéna puis Mazeaud, gaullistes en peau de lapin), il connaît ni ne donne écho au moindre de mes ouvrages sur le Général (le "comité scientifique" m'ignore constamment, sans doute parce que, pour ces messieurs, le "gaullisme scientifique" est l'apanage de l'UMP après avoir été celui du RPR), et ne se souvient de moi que pour me rappeler à la réserve; sans doute Godefrain n'a-t-il pas tort sur le fond, et je lui ai concédé cette promesse : pas de mélange entre un parti et l'appartenance à la Fondation. Mais il faut y veiller erga omnes, et peut-être, en plus, s'habituer aux interprétations de l'œuvre du général, quand bien même sortent-elles des conceptions bien pensantes et autorisées. Il me dit que je ne suis pas le seul à développer ces vues. Dont acte !

Il m'apparaît qu'on a l'air, dans ce noble cercle, de tenir pour acquise la réélection de Nicolas Sarkozy - sans doute parce qu'on la souhaite. J'entends de ci de là, ces jours ci, semblables pronostics. Pourtant, on ne voit pas comment l'actuel Président, quand il redeviendra candidat (si toutefois il le redevient), pourra renouveler la martingale de 2007 et piquer la moitié de l'électorat du FN et des souverainistes -du moins ceux du MPF, dont j'ai tant vu de membres et de dirigeants tomber dans ses filets dès avant le premier tour, manquant ainsi à Philippe de Villiers; sans les fallacieux discours sur l'identité nationale, le "mini-traité", et autres fariboles, le Pen faisait au moins 15% et Philippe de Villiers au moins 5%, j'en suis persuadé : si, comme tout l'indique, ces voix sont aujourd'hui rassemblées autour de Marine le Pen et l'alliance que nous cherchons à construire (et que pourraient rejoindre bien d'autres patriotes, y compris venus des rangs ou des électeurs de l'UMP), M. Sarkozy n'atteindra pas cet étiage, je le crois pareillement, d'autant que la flopée des candidats du centre (dont au moins trois sont assez sérieux : Bayrou, Villepin, et Borloo) l'empêchera de gagner chez les modérés les voix qu'il perdra chez les nationaux. Au reste, je ne crois pas que le PS ait beaucoup à souffrir du retrait de DSK, la compassion publique pouvant même revigorer leur candidat, quel qu'il soit. La gauche (PS, écologistes, Front de Gauche et autres) n'atteindra peut-être pas 50% au premier tour, mais la division de la droite, si elle perdure, empêchera dans tous les cas de M. Sarkozy de vaincre au deuxième. Je ne suis même pas sûr qu'il soit prématuré d'envisager sérieusement les choses de cette façon… A moins d'une alliance, pour l'instant très improbable.
 
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Jeudi 19 mai deux mil onze. Paris. - A propos d'alliance : j'ai eu un certain mal à faire comprendre à Marine le Pen, lors de notre rencontre d'aujourd'hui, qu'il y avait quelque différence entre s'allier et se rallier -et de même plusieurs journaux font-ils allégrement la confusion. C'était à prévoir, et cela durera aussi longtemps que ladite alliance n'aura pas trouvé de nom. Outre que le nom a une force propre, et crée par lui-même une dynamique, il aura l'avantage de dissiper les équivoques, tôt ou tard -j'ai fais valoir que le plus tôt serait le mieux. Déjà, la proposition de réserver au sein de cette alliance le tiers des circonscriptions à des candidats non membres du Front national est un signe d'ouverture appréciable. Dans l'ensemble, la rencontre fut bonne, et nécessaire. 

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Vendredi 20 mai deux mil onze. Mirebeau. - Il faisait nuit tout à l'heure quand j'ai retrouvé le prieuré. Malgré la nuit sans lune et une presque totale obscurité, la sécheresse se sentait  à mille signes : sous les rosiers, le sol était jonché de pétales mortes, toutes sortes de fleurs et de feuilles sèches traînaient sur la terrasse, la pelouse se faisait dure et terreuse sous le pas. Ai aussitôt allumé toutes les lumières possibles et entrepris d'arroser, un peu à tâtons, sous la toute petite lumière -celle des étoiles, m'a-t-il semblé, plus que celle de la lune, si fine et si  lointaine… Arroser, donner à boire aux plantes, aux fleurs, à la pelouse, à la terre, la rage d'abreuver est si grande que j'avais passé là une grande heure, quand je m'aperçus que j'étais resté en costume et cravate, qu'il serait plus agréable de mettre mes vieux vêtements souples de campagne et de dîner. Le chat ne quitte plus mes jambes, nous jouons entre les arbres, dans la lumière intermittente. Dîner tardif, mais délicieux, dans la grande maison qui se ranime peu à peu. Ai d'ailleurs ouvert une excellente bouteille. Couché à deux heures, très heureux de tout, et particulièrement d'être là - moins heureux de l'épouvantable retard sur tous les fronts, que je tache de combler au moins pour ce qui est de ce journal, en y jetant ces quelques lignes un peu ensommeillées…  
               
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Samedi 21 mai deux mil onze. Mirebeau. - Il y a bien des informations intéressantes dans Minute, informations que l'on ne trouve nulle par ailleurs, pour beaucoup; hélas, cet atout est constamment gâché par des attaques incessantes contre tout ce qui ressemble de près ou de loin au gaullisme, et notamment, en ce moment, contre les références et révérences gaulliennes de Marine le Pen. Cette dérive gaulliste est imputée au RIF : nous sommes donc dans le viseur. C'est normal si l'on se souvient que cet hebdomadaire, créé en 1962 fut toujours le porte voix des antigaullistes de droite; dans les Mémoires de Foccart, que je ne lâche pas en ce moment, Minute apparaît constamment, ce qui n'a rien d'étonnant dans les années où se soldaient les comptes de la guerre d'Algérie. Mais les choses s'étaient améliorées en 68 et 69 -en partie, justement, grâce à Jacques Foccart. Hélas, cinquante ans plus tard, la hache de guerre est de nouveau déterrée. Mais acceptons aussi ce combat-là. Depuis la première heure, de toutes façons, être fidèle au Général fut toujours se battre sur tous les fronts…

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Dimanche 22 mai deux mil onze. Mirebeau. - Tonte, du moins de la terrasse, et des abords; taille, surtout des rosiers dont bien des fleurs se fanent ces jours-ci; arrosage : le jardin est à présent luxuriant. Ce fut toute la distraction de ces deux jours, ayant remis ou beaucoup écourté toute visite; à part cela travaux continus, et longues nuits que je m'impose car je suis ces jours-ci extraordinairement fatigué, si fatigué qu'il me faut renoncer à partir demain pour Paris, plus exactement au Chesnay, pour les obsèques  de la mère de Marie-Joséphine S. ; j'aurais voulu être près d'elle, et l'aurais dû sans doute, mais la masse de la fatigue et la masse du travail, ainsi que celle du courrier, ont rendu cet aller-retour vraiment déraisonnable. Il faut notamment boucler demain les corrections du numéro 13 des Cahiers…

Comme toujours quand je range de vieux journaux, je tombe sur des informations trop détachées de l'actualité immédiate pour que j'aie pris le temps de les lire, mais qui en disent infiniment plus : ainsi cette étude émanant d'une ONG qui a l'air sérieuse, le Center for Responsive Politics, affirmant que, aux Etats-Unis les services de relations publiques des grandes entreprises ou des ambassades, que l'on nomme quelquefois les « intérêts spéciaux" ont versé en 2008 plus de 3,2 milliards de dollars aux lobbyistes de Washington. Soit une augmentation record de 13,7 % par rapport à 2007, où l’on avait déjà dépensé 7,7 % de plus qu’en 2006. Le Centre calcule que les groupes d’intérêt ont dépensé en lobbying 17,4 millions de dollars par jour de travail parlementaire en 2008, soit en moyenne 32 523 dollars par jour et par législateur. Par législateur ! » Les groupes d’intérêt des industries de la santé ont dépensé plus que tout autre, soit 478,5 millions $, juste au dessus du secteur financier (grandes banques et compagnies d’assurances), qui a déboursé 453,5 millions de $; viennent ensuite le pétrole et le gaz, avec 133,2 millions. On apprend aussi que les groupes pro-israéliens et les industries alimentaires ont le plus augmenté leur contribution au lobbying en 2008, en pourcentage par rapport à l’année précédente. Aristote une fois encore avait tout vu : la démocratie dégénère tôt ou tard en ploutocratie.

(La ploutocratie, d'ailleurs je la vois partout : tout le monde semble confondre le pouvoir politique et le gain, même les élites issues des grands corps, lesquels semblent en bien mauvais état. Ainsi, j'avais trouvé curieux que madame Bougrab, conseiller d'Etat qui s'est illustrée à la tête de la Halde, s'exprime à plusieurs reprises, dans l'exercice de cette fonction, comme une sorte de militante, véhémente et accusatrice, et cela dans un exécrable français en sorte qu'elle ne présentait rien de ce que l'on peut appeler une "culture d'Etat"; elle vient d'entrer au gouvernement, ce qui m'a sidéré; et j'apprends maintenant, que, à peine nommée à la tête de la HALDE, la dame a fait voter par le Conseil dudit organisme (dont le E final signifie "égalité") une prime doublant ses émoluments. Oui, toute la culture d'Etat a cédé devant une médiocre ploutocratie, dont les illustrations se multiplient de tous côtés -par exemple cette affaire Tapie où le Président de la république, grand ami de l'homme d'affaires, semble avoir fait jouer un triste rôle à Mme Lagarde. Mais pourquoi citer des noms, quand c'est tout le système de valeurs qui est renversé, en sorte que les êtres paraissent presque excusables de ne pas échapper aux tentations qui s'offrent de toutes parts ? Je vois de plus en plus à quel point, décidément, le fond des questions politiques est moral : les actes politiques doivent obéir à la morale, chose impossible; mais du moins les responsables politiques doivent avoir une morale du désintéressement, ce qui est tout différent, mais beaucoup plus essentiel… C'est le sujet de la semaine, décidément, et c'est d'ailleurs là dessus que je vais clore de Gaulle II… )

Publié dans Extraits du journal

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JAMMES PIERRE 28/05/2011 15:57


Cher monsieur Coûteaux, vous lire est toujours un régal. Vous êtes un des seuls penseurs de France lucide. Vos analyses sont claires, précises,bien cadrées.Ce n'est pas des slogans d'estrade, du
spectacle. D'ailleurs l'état lamentable de notre pays ne trouvera pas remède dans des recettes de saltimbanques.Continuez de nous enchanter,tout en étant au plus près du réel.
Un mot encore, de mon cru, à propos des "révolutions" en pays coraniste. Combien de mosquées brûlées ? Aucune. Donc, il n'y a pas de "révolution". Les coranistes y tirent sur les coranistes. Les
coranistes remplaçeront les coranistes.Le coranisme le plus débridé à tout l'avenir devant lui là-bas et ...chez nous !Que pense le coraniste : "ceux qui ne croient pas à nos versets nous les
passeront au feu" (coranIV 56)Voir L'Afrique à feu et à sang, voir Iran, Irak etc,les banlieues et autres quartiers de France déjà occupés.Peut-être n'est ce qu'une illusion ! Ma foi !!.
cordialement PJ


utgf 28/05/2011 01:32


Mon bon bien cher Paul Marie,
Que de branlette ntellectuelle sur de gaulle.
Signé : Stirbois


Philippe Jouard 25/05/2011 18:32


Cher Monsieur,

J'ai été enchante de vous lire - comme toujours depuis que j'ai eu connaissance de votre blog - mais en particulier heureux de voir dans votre conclusion sur la Morale le point central des
soubresauts qui agitent nos sociétés occidentales (entre autres) mais bien plus encore la société française. Que personne n'ait encore relevé que seule Marine Le Pen, commentant la sombre affaire
DSK, se soit réclamée de la Morale et de la perte immense de prestige de notre pays a cette occasion est déjà une autre source de "sidération" de ma part, pour reprendre le langage journalistique a
la mode. Mais surtout que personne ne comprenne qu'aujourd'hui notre "système" politique est totalement épuisé par cette absence de nord magnétique élémentaire qui met aussi le bien public au
dessus de tout demeure un grand mystère. Les puissances d'argent ont bien sur fait un grand travail de sape depuis longtemps pour faire en sorte que seuls leurs modes de fonctionnement prévalent.
Mais la Politique aurait du leur faire barrage depuis toujours. Qu'en est-il aujourd'hui ? Comment expliquer a nos concitoyens qu'ils ne peuvent a la fois avoir des candidats "bling-bling" qu'ils
admirent et détestent a la fois et des gouvernants probes et passionnés par le seul intérêt de leur sens du devoir et de la chose publique ? La schizophrénie des français est bien réelle hélas. Ils
se réveillent "cocus" après chaque élection mais ne demandent au fond qu'a retomber dans la lampe qui attirent irrémédiablement les insectes stupides. Peut-on sauver ces "veaux" la malgré eux ?
Merci en tout cas de nous faire partager vos idéaux et retrouver un peu de la force de vous croire. Un peu.


RAVIER 25/05/2011 13:21


Tout est dit, et bien!
Merci de votre constante lucidité et rappels à la hauteur!
Votre identité est sauve, à défaut de celle ballotée de la France.
Bienvenue à "De Gaulle II"!