Semaine 17 /2011 (du 25 avril au 1er mai)

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Lundi de Pâques, 25 avril deux mil onze. Mirebeau. - Ecouté tout à l'heure le podecaste du Répliques de la semaine dernière (16 avril), au cours duquel Alain Finkielkraut eut la curieuse idée d'inviter Renaud Camus et Manuel Valls -la raison est qu'ils sont semblablement candidats à la prochaine élection présidentielle… Quelle opposition! Valls tente de suivre les charges de Camus contre le multiculturalisme, mais il est bien obligé de composer avec les trémolos de son parti sur les charmes de la diversité, en sorte que, finalement, Camus domine de bout en bout. Quelle verve! J'aime sa façon de justifier sa candidature en contredisant à angle droit la récente sortie de Mme Aubry qui, présentant le programme du PS, expliquait que sa perspective était de "changer de civilisation", rien de moins: "-Eh bien, moi, je suis justement candidat pour ne pas changer de civilisation; la civilisation française, je n'entends nullement que quiconque prétende la changer". Voilà une réplique. Il y en eut une autre, tandis que le pauvre Valls moquait ceux qui s'opposent aux évolutions en cours "au nom d'on ne sait quelle France" : "-Ah bon, vous ne savez quelle France, et vous prétendez à charge de Chef de l'Etat ? Je vais donc vous dire, moi,  ce que c'est que la France, si vous ne le savez plus : c'est une civilisation, une langue, une manière d'être et de vivre, une histoire, des traditions des principes, bref une des plus belles créations humaines et c'est bien cela qu'il s'agit de faire vivre ! ". Je reconstitue de mémoire; mais j'étais béât d'admiration devant un discours si simple et carré; voilà ce qu'il faudrait être.

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Mardi 26 avril deux mil onze.  Mirebeau. - A propos de l'émission de Finkielkraut dont je parlais hier, je voudrais noter une idée qui me revient sans cesse ces années-ci et dont je ne comprends pas qu'on ne la comprenne pas. Ecoutant, donc, cette émission, j'ai appris au passage que, dans je ne sais plus quelle cité, l'autre jour, un jeune homme a été assassiné d'horrible manière par des jeunes d'un quartier voisin, cela parce qu'il "sortait" avec une jeune fille de "leur  cité". Ce genre de règlements de compte, ou dits tels, serait courant.

On imagine dans quel état de tension vivent les gens du cru, ou du coin (comment faut-il dire ? les autochtones; ou les Indigènes ? mais alors au sens véritable, qui n'est pas celui des "indigènes de la République"…), mettons : " on imagine dans quel état de tension vivent ceux des habitants desdites cités qui sont étrangers à ce genre de mœurs". Protestent ils d'ailleurs ? Oui, en déversant de nombreux récits du même genre sur internet -récits de menaces, ou d'agressions témoignant d'un croissant racisme "anti-blanc", dans certains territoires… Mais on les entend peu; il y a toute une souffrance non dite, non dicible. Cette souffrance-là n'a pas la parole et, l'aurait-elle, elle se ferait, en prime, enguirlander par tout le monde.

Le pire est que ces violences sont admises par la Bonne Pensée comme étant la rançon inévitable et nécessaire de la "diversité" -cette diversité que chantent tous les bardes munis de patente, tel l'affreux Stéphane Hessel à qui j'entendais dire l'autre jour (on n'entend que lui, de toutes façons) que "la diversité, c'est à dire le multiculturalisme, est l'autre nom de la France.  Et c'est bien là le drame : je suis moi aussi, nous sommes tous en France pour la diversité, mais pour la diversité du monde, c'est à dire la diversité des nations, des peuples et des civilisations qui composent l'univers. Cette diaprure des peuples est la première, la vraie beauté du monde; et c'est elle, cette diversité là, qu'il faut faire vivre à l'échelle planétaire en respectant chaque peuple, chaque nation et chaque civilisation.

Encore faut-il, pour que vive et respire la diversité planétaire, que chaque peuple se respecte lui-même, s'inscrive dans une fidélité à soi qui suppose qu'il se défende contre ce qui lui est extérieur, qu'il n'intègre pas et qui le corrompt, l'aliène et le fait peu à peu disparaître, c'est à dire qu'il refuse d'être lui-même multiculturel. C'est bien là que la diable est dans la boîte : le fameux multiculturalisme à la Hessel, en ce qu'il fait vivre toute la diversité du monde en une seule nation, c'est à dire en ce qu'il dissout la singularité propre d'une nation travaille en réalité contre la "diversité" ; et si toutes les nations du monde étaient par malheur "multiculturelles", il n'y aurait plus de part en part à travers l'univers qu'un même mélange, plus ou déstructuré, fade et sans couleur, et c'en serait fini de la diaprure universelle, fini de ladite "diversité"… En son nom, il faudrait justement que chaque peuple se veuille toujours plus lui-même, que le Japon soit toujours plus japonais, le Brésil toujours plus brésilien, l'Egypte toujours plus égyptienne, l'Italie toujours plus italienne, la France toujours plus française. Rien de plus simple que la phrase de Claudel que je ne me lasse pas de répéter, tant elle dit tout :  "Ce que chacun peut apporter de meilleur au monde, c'est lui-même".

 J'ai honte de me répéter, et d'écrire une vérité si évidente. Mais décidément, je ne comprends pas que nos contemporains, en tous les cas les contemporains qui ont la parole ou répètent la parole autorisée, ne la comprennent pas.  

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Mercredi 26 avril deux mil onze. Mirebeau.  -"Pour se faire éternel, il suffit de vivre parmi les choses éternelles"; je cite de mémoire et fort mal une phrase de Platon (mais de quel dialogue ? je ne sais même plus, il faut que je retrouve…). Ici, en chacun de mes jours, je tente de vivre parmi les choses éternelles, la beauté, l'amitié, la vérité, l'essence éternelle de chaque chose -et pour commencer la France, qui est mon universel principal, qui distingue, unit, et organise tout.

Fort bien; mais pendant ce temps, je ne regarde pas trop, je ne regarde que le moins possible la réalité -la réalité : cet amas de contingences qui passent, qui n'étaient pas là hier et ne seront pas là demain, qui n'ont pas de portée, pas d'éternité, si peu de durée qu'elles n'ont pas d'intérêt. Dans l'ordre de la réalité, donc, je ne fais qu'une sorte de service minimum, et par exemple ne m'occupe que de loin, et le moins possible, de mes affaires; je trie, je décide à l'aveugle, j'expédie, et finalement, je n'assure pas le suivi, ce qui s'appelle "s'occuper de ses affaires", cette activité épouvantable dont Cicéron disait qu'elle faisait de vous non un maître mais un esclave dans votre propre maison.  (D'ailleurs, faut-il avoir une maison ? Il faudrait, pour ne vivre qu'au milieu des choses éternelles, ne rien posséder, car nulle possession n'est éternelle, et presque toutes éloignent de ce qui l'est - en somme, vivre comme un ermite, ou un moine. Certes la tentation ou plus justement l'idée vient périodiquement; mais comme elle se laisse vite chasser -et comme je reste loin encore de la règle de feu Platon, à l'admirer comme on admire les étoiles...)

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Jeudi 28 avril deux mil onze. Mirebeau.  -

L'autre jour (était-ce mardi, était-ce mercredi dernier ? ), nous fut donné à voir un bien étrange et amusant spectacle, aux informations, qui avaient certains traits du cirque : mi-tristes, mi-drôles, les sires Berlusconi et Sarkozy se trouvaient ensemble dans une enceinte de Rome et annonçaient qu'il ne fallait pas appliquer à la lettre les accords de Schengen, chacun faisant dans la surenchère pour dénoncer leur conséquences néfastes; ceci à propos d'un fort afflux d'immigrants tunisiens, qui débarquent en Italie, que l'Italie empêche d'autant moins d'entrer clandestinement sur son territoire qu'elle sait bien qu'ils n'y resteront pas, mais passeront vite en France où ils ont parents et amis, et dont ils connaissent et la langue et le libéralisme -de toutes façons, la suppression des frontières intérieures ne permet plus aucun contrôle. Comme il est facile, dès lors, d'entrer dans cet espace Schengen, et d'y circuler tout à l'aise. Les promoteurs de Schengen, c'est-à-dire les grands stratèges de Bruxelles  et leurs amis de l'ERT (European Round Table, consortium regroupant à Bruxelles les grandes entreprises européennes), connaissaient fort bien les conséquences de l' "abolition des frontières" , n'y voyant que des avantages, les uns la création d'un peuple européen censé dépasser peuples existants dans un large mélange, les autres la sur-exploitation dudit peuple par la pression à la baisse des salaires. Les Français, eux, n'ont pas vu les conséquences -sinon un dérisoire gain pratique : "chic, on va pouvoir voyager sans être embêté par les frontières, fini les embouteillages aux postes de douane", etc." ; les politiques aussi, hélas, ont ignoré les conséquences, qu'ils ne font que commencer à apercevoir peu à peu, poussant alors de hauts cris tels que ceux que l'on tend aujourd'hui monter du couple "Berlu-Sarko" : "il faut aménager les accords, prévoir des dérogations temporaires", etc. Mais c'est refuser encore une fois de voir les faits et d'anticiper l'avenir : d'une part les pressions migratoires ne font que croître, d'autre part l'abolition des frontières n'est guère aménageable : il y a des frontières ou pas.

Comme toujours, les Modernes ne veulent pas prendre la mesure des questions les plus graves, faisant penser à la terrible  phrase de Nietzsche : "le trait caractéristique des gens modernes est la lâcheté devant les conséquences".

En attendant, voilà un nouveau pilier du "nouvel ordre européen" qui s'effrite à belle allure;  après les avanies de la zone "euro" (voilà que, à présent, c'est au tour du Portugal de tomber sous la coupe du FMI et des "fonds de secours européens"), s'enfonce dans les sables un autre joli dogme de la "construction européenne", rien moins que le principe de l'abolition des frontières, qui est la pierre d'angle de toute l'entreprise… Oui mais, quand ces messieurs et ces dames accepteront-ils, devant les avanies de leur système, de tirer les conséquences ?

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Vendredi 29 avril deux mil onze. Mirebeau. - Citation du jour : “Pour réaliser toutes les opportunités de notre économie, nous devons dépasser les frontières, mettre en forme la révolution qui fait tomber les barrières au bénéfice de nouveaux réseaux parmi les individus, les économies et les cultures, ce qui se nomme la globalisation. C’est la réalité centrale de notre époque”- Bill Clinton, Discours sur l’état de l’Union, 27 janvier 2000.

La zone euro s'effiloche, Schengen aussi; mais j'oubliais un autre pilier de Maestricht, lui aussi mal en point : la politique étrangère et de sécurité commune. Certes, il ne fut jamais bien gaillard; mais aujourd'hui, tandis que l'on annonce un assez large accord entre le Fatah et le Hamas (accord qui pourrait complètement changer la donne et récréer la situation qui avait abouti aux accords d'Oslo, resté en plans),  le silence de l'Union européenne et, conséquemment, hélas!, celui des quatre ou cinq capitales  européennes qui ont un rôle en Méditerranée, France en tête, est accablant. On n'avait jamais vu le processus d'intégration diplomatique si bien fonctionner : divisée, l'UE se tait; mais comme, selon le titre V de Maestricht, les Etats n'ont pas le droit de s'exprimer, ils se taisent aussi. Et c'est toute l'Europe qui est paralysée, pour ainsi dire absente, alors que l'on entend Moscou, mais aussi Pékin, mais aussi Ankara (la Turquie a son rôle devant elle), et Washington. Cela aussi était vu, voulu et organisé. Reste qu'il ne peut plus échapper à personne que la prétendue construction de l'Europe aboutit à la neutraliser.  Mais qui, une fois de plus, osera tirer les conséquences ?

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Samedi 30 avril deux mil onze. Mirebeau. -  On dirait un poisson d'avril, qui arriverait non le premier  mais le dernier du mois : le site Média-part lance à tous les vents et toutes les ondes un terrible poulet contre la fédération française de foutebole, qu'elle accuse de  discrimination raciale. On croit d'abord à une blague : quand on songe à la proportion de joueurs "issus de la diversité" au sein de l'équipe de foutebole on ne parvient guère à prendre de telles accusations au sérieux. Et pourtant toute la furie antiraciste se déchaîne, sans aucun souci des réalités, ni même de la vraisemblance; j'entendais hier midi la présentatrice du journal de France Inter, une certaine Servageon (quelle est l'orthographe? Je devrais me renseigner rue de Solferino, d'où l'on pense toujours qu'elle vient tout droit, chaque fois qu'on l'écoute…),  annoncer la nouvelle en assurant ceci : " Mis à part JM le Pen et le philosophe Alain Finkielkraut, personne jusqu'à présent ne comptait les joueurs de l'équipe de France selon la couleur de leur peau, etc…"; une telle présentation (outre qu'elle est décidemment lourdement accusatoire pour "Finki" (avis à quiconque aurait la fantaisie d'énoncer ce qu'énonce M. le Pen, peut-être même s'il arrive à ce dernier de remarquer que la pluie mouille)), fait fi d'une réalité qui n'a échappé à personne : les accusés ne sont pas seuls à regarder la couleur de peu des joueurs, 90 % des Français ont un jour ou l'autre remarqué le caractère très multiracial (comment faut-il dire? A-t-on le droit de dire "multiracial" dès lors qu'il est interdit de parler de race?), de l'équipe nationale; cette remarque, on l'entend très souvent formulée sur des gammes variées, et presque toujours pour se désolidariser de ladite équipe - d'autant plus souvent que nombre de ces joueurs refusent de chanter La Marsellaise, ne vivent pas en France, etc.  Dans quel monde vit Madame S. pour n'avoir jamais entendu d'autre personne que le Pen ou Finkielkraut remarquer que, au nom de la diversité, l'équipe de France n'était plus très diverse ? (A moins que ce mot, décidément saisi par le délire, ne signifie justement que la sous représentation et finalement la disparition du vieux peuple : un jour, les autochtones demanderont à être représentés, et peut-être même ne l'oseront-ils même plus…).

Tout est absurde dans cette histoire, et défie la raison : tel commentateur explique doctement que le critère de choix est la qualité des joueurs, cela pour expliquer le bariolage -alors que, l'équipe de France, nettement la plus bariolée d'Europe, n'est nullement la meilleure, et fleurte souvent avec le ridicule; en réalité, c'est l'idéologie anti-nationale qui explique tout, envahit tout, et comme toute idéologie, elle a coupé les amarres de la raison simple. 

Et de même : on ne comprend pas que tout le monde se récrie ("compter, nous jamais!"), alors que ce sont les canons même de la société multiculturelle et de ladite diversité qui y invitent; soit dit en passant, on n'a jamais vu si clairement combien les professionnels de l'antiracisme sont tombés dans un piège se faisant les plus racistes des Français d'aujourd'hui, et donnant des leçons. Oui, toute cette affaire d'antiracisme est devenue absurde.

 

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Dimanche 1er mai deux mil onze. Mirebeau. - Dîner avec PL sur la terrasse, dûment apprêtée et désormais éclairée, du moins du coté de la nouvelle fontaine; la lumière se faufile parmi les clématites et les rosiers, rebondit sur le bassin, va danser sur le mur, c'est comme si l'on pouvait voir la nuit vivre sa vie bien à elle, parmi ses sortilèges et ses douceurs. Voilà enfin une satisfaction : le prolongement de la terrasse et l'installation de la fontaine occupèrent une partie du mois de juillet, l'an dernier ; ce ne fut pas si simple; mais le résultat est beau. 

PL est revenue une nouvelle fois sur cette histoire d'Allemands dont on trouve périodiquement des ossements dans le sol de Mirebeau quand on y entreprend des travaux ou que l'on assèche l'un de ses puits; je pensais qu'il y avait une part d'exagération dans ces récits et que lesdits ossements pouvaient aussi bien être ceux de braves poitevins assassinés, dont le cadavre fut caché en divers âges dans un coin de terre. Elle l'admet, mais ajoute que plusieurs Allemands disparurent à Mirebeau, surtout au cours des derniers mois de l'Occupation, car alors les représailles étaient pour eux moins faciles à organiser -elle s'en souvient parfaitement, elle avait vingt ans.  Mais on connut semblables faits dès les premières années, au point que le maire de Mirebeau  fut arrêté un jour en plein déjeuner, devant sa propre famille et emmené on ne sait où -car  nul ne le revit jamais. Il faut dire qu'il était résistant, selon les dires de sa propre fille Madame Pichon, du temps qu'elle possédait sur la place une sorte de droguerie-mercerie où elle tenait une sorte de salon permanent. D'ailleurs, il y avait près de Mirebeau, dans le bois de Scevolles où je vais de temps en temps ramasser  des champignons, un maquis assez solide pour monter périodiquement des coups de mains  dans le secteur -surtout, dit-on, "la dernière année", précision qui vise quelquefois à minimiser le rôle du peuple français pendant la guerre, alors qu'il était pour tous évident pour tous que les maquis ne parviendraient jamais à le libérer en dehors d'une intervention coordonnée avec les Alliés. La région se comporta plutôt bien, ce semble, comme tant d'autres, contribuant à l'effet de dix (ou quinze je ne sais plus ?) divisions à quoi Eisenhower compara l'action de l'insurrection nationale de 1944, beaucoup plus puissante qu'on ne l'attendait. J'aurais d'ailleurs dû insister davantage sur ce point dans la lettre au pauvre Debray ratiocinant sur la passivité des Français, "qui n'attendaient plus qu'une petite place dans l'Europe allemande, selon ce qu'il écrivit parmi d'autres fariboles dont, un an plus tard, je reste toujours stupéfait qu'il ait pu les commettre -tout comme je reste convaincu qu'il fallait que quelqu'un lui réponde. En attendant, Mirebeau, avec ses Allemands jetés dans des puits, s'est, semble-t-il, plutôt bien comporté.

Publié dans Extraits du journal

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