Semaine 15 /2011 (du 11 au17 avril)

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Lundi 11 avril deux mil onze. Paris. - Trouvé sur internet, grâce à L.I. qui sait décidément tant de choses, les toiles de Paulus Vredeman de Vries, que j'avais tant aimées en janvier dernier, quand nous avions, E. et moi, visité le Musée des Arts décoratifs.

Je ne sais plus si j'ai mentionné dans ce journal la forte impression que m'ont faite ces façades gigantesques, ces obélisques, masques et colonnades, ces villes grandioses et oniriques peintes en  1600 à la cour de Rodolphe de Bohème. Elles me restent gravées en mémoire; il y a dans tout cela quelque chose de furieusement européen qui donne grande envie de reprendre mon essai, commencé voici des années pour V. Loupan et lui aussi abandonné hélas, sur le parfum (ou mettons : la singularité) de l'Europe, je veux dire la Grande Europe, celle qui inclut et se nourrit des nations souveraines, de l'Atlantique au Pacifique. J'aimerais faire un jour cet essai; mais ce sera pour plus tard ...)

Toujours est-il que je découvre à cette occasion une richesse supplémentaire de la diablerie d'internet : des milliers d'oeuvres sont offertes au regard, moyennant trois ou quatre petits clics. Caverne d'Ali Baba qui me laisse baba. J'aimerais en glisser de temps en temps dans ledit journal, un peu trop cérébral (et furieusement politicien) ces jours-ci. Tentons la manœuvre en commençant par cette ville dudit Vries :

 

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Mercredi 13 avril deux mil onze.  Mirebeau. - C'est le jour des choix, il faut croire : d'une part, répondant tout à l'heure à la question d'un journaliste de RTL qui me demande "comment me présenter", j'opte décidément pour le qualificatif "souverainiste" - ou, précisai-je "gaullo-souverainiste, si vous voulez"… Je ne sais pourquoi, le mot m'a un temps paru trop équivoque, trop mal compris pour être plus longtemps utilisé. Mais non : un article de Philippe Cohen publié sur le sujet dans Marianne2  me convainc qu'il peut être parfaitement compris. Assumons : souverainiste je reste ! Il me paraît d'ailleurs de plus en plus clair que le souverainisme sera au XXème siècle ce que le gaullisme fut au XXème, la poursuite de la politique de la France la plus traditionnelle, telle qu'il incombe aux générations françaises de l'adapter aux conditions du siècle. 

Autre choix, celui de l'exergue du "de Gaulle Philosophe" II, dont je reprends ces jours-ci les trop nombreuses versions, et les encore plus nombreuses notes (quel embrouillamini de dossiers et de fichiers, dans ma machine!),  et que je veux achever une bonne fois.  L'exergue, donc, sera la phrase par laquelle Oliver Stone ouvre son chef d'œuvre qu'est le film  "JKF" : "Le passé n'est qu'un prélude". Je mettrai les onze autres exergues présenties en tête des chapitres… Quant à la photo de couverture, j'hésite entre deux : l'une prise en Irlande en 1969, une autre à Corte, en 1943. (Mais nous n'en sommes certes pas encore tout à fait à la couverture…).

 

 De Gaulle Corte oct43      degaulleirlande

 

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Jeudi 14 avril deux mil onze. Mirebeau. - Sont arrivés ici hier au soir, et repartis tout à l'heure dans l'après-midi, H et sa famille; même affaibli par la maladie, H est toujours aussi rayonnant d'autorité, de sûreté de jugement, et d'amitié. Palmyre avait fait un gâteau. Il faisait beau, PL est venu faire la conversation sur  la terrasse… Bonnes heures.

 

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Vendredi 15 avril deux mil onze. Mirebeau. -  J'oubliais de mentionner ici un petit fait : j'ai reçu il y a quelques jours un sympathique texto de Nicolas Dupont Aignan, qui dit tenir à me féliciter pour mon débat avec Dominique Reynié paru dans "Le Figaro Magazine" de la semaine dernière -au sujet du populisme, dont on pouvait craindre qu'il le craigne exagérément, à moins qu'il ne s'agisse que d'une politesse, après la volée de bois vert qu'il a envoyée à différentes reprises contre notre esquisse de "parti des patriotes". Bref : s'ensuit un échange qui n'est d'ailleurs pas moins sympathique et ouvre plus de perspectives qu'il n'en paraissait à lire à la lettre ses réactions publiques. En somme, de ce côté non plus les portes ne sont pas fermées.

Mais tout de même : comme tout est toujours compliqué et entortillé avec les prudents! Cet épisode me rappelle celui de la manifestation dite "commune" que le RIF et DLR avaient organisée en octobre 2007 contre ce qui allait être le Traité de Lisbonne : Nicolas était venu au déjeuner de presse que le RIF avait organisé en prélude, et y avait pris toute sa part, c'est le moins que l'on puisse dire - il y avait, il faut dire, beaucoup de journalistes… Puis, le jour de la manifestation, plus de Nicolas. J'eus droit à deux explications : la première était un peu "passe partout" : il y avait des embouteillages - ce qui, lui ai-je fait observer, ne l'empêcha pas d'aller à peu près à la même heure sur les plateaux de "FR3 Ile-de-France" parler dudit traité et de s'approprier ladite manifestation; puis il y eut une autre explication: il ne voulait pas risquer de "côtoyer des extrémistes" - et, horreur, se faire photographier à leurs côtés. Bien; nous passâmes… mais voici que le coup se renouvela il y a peu, au début du mois de janvier dernier, lors des Etats-Généraux de l'Indépendance : sa participation à la préparation de la journée fut impeccable - c'est grâce à lui que nous eûmes une salle à l'Assemblée nationale; hélas, derechef, il s'alarma de voir un peu partout des "extrémistes", et s'éclipsa assez vite - depuis lors, la publication dans les Cahiers de l'Indépendance des actes dudit colloque est retardée du fait de son refus d'envoyer quelque texte que ce soit…

Toujours la même peur, en somme, où je retrouve le réflexe qu'eut souvent Philippe Séguin - cette comparaison ne lui nuira pas, je pense. Il arrivait à Séguin, par lucidité, d'avancer vers des coups d'audaces; puis il reculait,  au dernier moment ; ainsi d'un colloque que je l'avais convaincu d'organiser avec Jean-Pierre Chevènement, en 1994, dans la foulée du "Munich social" : il accepta, puis tergiversa, puis annula, aux fins de ne pas brouiller sa stratégie, qui consista finalement à soutenir Chirac contre Balladur; je rêvais mieux. Au fond, en France, il y a une race d'hommes politiques particuliers, dont la lucidité est aussi parfaite que leur impuissance - impuissance par leur refus de "rompre en visière" et de foncer droit à l'essentiel. Paul Reynaud fut de ceux-là, puis Séguin, Chevènement sans doute, d'autres encore, et je crains bien que s'inscrive un jour dans cette tradition notre NDA… A voir, rien n'est dit. Ses ouvrages contre la supranationalité européenne sont fort bons, et encore le dernier, contre l'euro. Mais les moyens de passer à l'action ? "Le" moyen, faudrait-il dire : il n'y en a qu'un, le peuple. Ce que Reynaud, ce que Séguin ne firent pas, c'est l'appel direct au peuple -n'est ce pas ce que finalement fit De Gaulle le 18 juin ? Encore faut-il ne pas s'y dérober, ne pas craindre le "populisme" - c'était d'ailleurs le sujet du papier du Fig-Mag pour lequel Nicolas m'appelait, et sur lequel il se disait d'accord avec moi…

Comment le convaincre qu'il y a des prudences imprudentes?

 

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Samedi 16 avril deux mille onze. Mirebeau, dix heures et quart du matin. - Le beau temps s'est partout installé dans le jardin, une lumière tranquille s'est posée par degrés sur chaque cime, chaque branche, chaque fleur (comme il y en a, des fleurs, tout à coup ! pâquerettes et pompoms blancs, géraniums naissants, dernières tulipes dont les pétales orangées ou jaunes parsèment par endroits la pelouse), près de moi la fontaine gazouille sur les bouquets disposés dans son bassin, les oiseaux vont et viennent et chantent… Incapable de me détacher de toute cette gloire, je me suis fait sur la terrasse une belle installation pour travailler : manuscrits des chapitres des différentes versions existantes du de Gaulle, livres, carnets, cigarettes, petits cigares, cendrier, crayons et taille-crayon, éventail de fleurs d'aubépine disposées dans le petit vase de ma mère, etc, etc, on ne sait plus quel détail négliger, tant est réussie hélas ! la composition…

Hélas, car une fois de plus se trouve devant moi dressé en grand uniforme l'éternel Problème de ma pauvre vie : la réappropriation des matins. Problème qui en est un, au sens le plus précis du mot : la donnée première, infranchissable, en est que, le matin, je suis bien trop heureux - je veux dire reposé, dégagé des soucis et des hâtes,  en appétit pour tout, pour un long petit déjeuner (je crois bien que c'est le faim qui me réveille !), ou bien pour une lecture, un livre, un journal, un nouveau tour de jardin, une promenade à vélo dans la campagne encore fraîche, les courses, un grand bain, une émission de radio (de dix à onze, récurrent piège de l'heure de philosophie d'Enthoven sur France-Culture, malheureusement presque toujours réussie, sans compter les Finkielkraut du samedi (que j'ai décidé de sauter aujourd'hui, pour travailler, (tu parles !), et les Meyer du dimanche, et les podecastes afférents, et tutti quanti…), bref je me sens si dégagé des hâtes que n'importe quel caprice me trouve infiniment vulnérable, qu'il s'agisse de réaménager le salon, de brosser le chat, d'ouvrir l'encyclopédie ou, bien pire, de monter à l'étage tâter d'un bonheur d'internet, une recherche via gougueule (qui appellera nécessairement une autre recherche via gougueule), une furtive vidéo, une rêverie camusienne sue les belles photos de Flick.fr et leurs ailleurs infinis - ou qu'il s'agisse plus simplement d'écouter un morceau de musique qui m'est revenu et que, comme l'autre jour le suave Dave Brubeck (comment s'écrit ce "Brubeck"?, il faudrait aller voir sur internouille, etc.), j'ai cherché sans fin, écoutant en passant ceci, écoutant cela, les distractions sont plus charmantes les unes que les autres - encore heureux quand ce n'est pas jour de marché, et ses délicieuses causeries… Donc, le Problème commence ainsi : le matin tout m'attire et m'enchante, "tout m'est bonheur", comme l'eût dit feue Madame la Comtesse de Paris, le résultat étant que je n'ai que rarement réussi à travailler plus d'une heure ("travailler" i. e. écrire, à quoi sont en principe dévolus les matins) quand est passé et bien passé midi. Midi, et nous voilà glissant vers l'heure du déjeuner, pour commencer celle de l'indispensable bulletin d'information de midi trente sur France-Culture, dit "de la mi-journée". Mi-journée, vous avez dit mi-journée ? Seigneur, tout est foutu!

Tout est d'autant plus foutu qu'il est non moins inévitable que, aussitôt ouverte l'après-midi, accourent de toutes parts, chargeant en hordes effrayantes, les Choses A Faire, les courriers, les papiers, administratifs, militants ou autres, les articles à rendre pour ceci ou pour cela, ou les articles à demander à Mesdames et Messieurs les auteurs des Cahiers de l'Indépendance, puis à relire et couper, à quoi s'ajoutent les cascades quotidiennes de mèles à démêler, lire et traiter, ainsi que, bien entendu, la batterie invincible des sonneries en tous genres, les sonneries des visites (ou de PL, du fond du jardin) ou bien encore, pires que tout malheur connu, et pire que les bombardements aériens car il n'est plus nulle cave où ils ne vous atteignent, les Coups incessants et mortels du Téléphone. Coups reçus, coups à rendre, coups à donner, ces Coups là sont les Grands Maîtres, il faut leur sacrifier la moitié des heures de l'après-midi et du soir, et quelquefois davantage, sans épuiser jamais la liste des vingt ou trente Coups que je me promets de donner chaque jour. De toutes façons, la journée est foutue, perdue pour tout ce qui serait  de l'ordre du durable. Adieu Oeuvre, pages, et beaux livres couvés…

Cent fois, mais que dis-je "cent fois" ?, mille fois, dix mille fois, j'ai fait des plans, pris des résolutions, organisé minutieusement la contre-offensive en vue d'une complète réappropriation du matin. Ici les règles sont multiples: je dois commencer à huit heures, ou à neuf, à neuf et demi au plus tard; mais rien ne tient. Finalement, la seule règle qui ait jamais marché est la plus radicale : réveil à six heures et quart, table de travail à sept tapantes, sans que rien, absolument rien d'autre que mon sujet et mon livre n'encombre l'esprit (seule exception, un peu de musique), cela continûment jusqu'à treize heures, et le journal de France Inter pendant la cuisine et le déjeuner; après quoi, le reste de la journée est nettement plus détendu : qu'il arrive ce qui arrive, j'ai travaillé, la journée est gagnée!

De ce genre de triomphe, programmé quotidiennement depuis six mois, je n'ai cependant guère goûté, chutant tous les jours (mis à part trois ou quatre), et toujours pour la même raison : les bonheurs. Quel terrible malheur que le bonheur! Ma disposition au bonheur est effrayante : si par extraordinaire je suis parvenu à n'en pas goûter le matin, je m'en accorde le soir, quand retombe la vague quotidienne des bombardements téléphoniques. A tout le moins, je me laisse aller à lire, sur la terrasse, près d'un feu, ou bien au lit. J'ai tout de même le droit de lire, non ? Et peut-être même le devoir, non ? Mais  la lecture est un si grand plaisir, elle requiert tant de temps calme et patient que je ne parviens jamais à la cantonner au trop petit temps qui reste avant minuit, quand il faudrait me coucher si je veux le lendemain me lever, comme on dit, de "bon matin". C'est l'autre donnée de base du Problème du Matin : comment se convaincre, le soir,  d'abandonner Malraux, ou le Général, ou l'ouvrage dont j'invite l'auteur à l'un de mes prochains mercredi de Courtoisie, ou Tocqueville, ou Mauriac, ou autres merveilles, pour aller se brosser les dents puis plonger impérativement dans un trou noir, ce fameux sommeil pour lequel je n'ai jamais eu grand goût ? A minuit, il faudrait m'y être enfoui tout entier, si je veux être de bon œil six heures plus tard - je ne peux moins, et d'ailleurs c'est un peu juste. Or, à minuit, l'heure est délicieuse, le calme merveilleux, on a envie de ceci et de cela, et rebelotte, jusqu'à deux ou trois heures de la nuit. Le moyen après cela de me réveiller à six ? Encore faut-il compter avec l'imparable réveil de cinq heures que m'impose l'âge, ou tel ou tel appétit (il n'est point rare que j'accompagne l'aspirine nocturne d'un petit médianoche dans la cuisine, chose d'ailleurs recommandée quand on absorbe ladite aspirine, aussi impérative et bienfaisante soit-elle). Adhonc, comment faire ? Faut-il décidément que je consente chaque soir à la potion à laquelle j'ai recouru pendant des années, quand j'avais le lendemain un train ou un avion à prendre dès potron-minet, c'est à dire avaler un somnifère avant minuit, assorti d'un Lexomil pour éviter tout réveil en pleine nuit.  Il le faudrait peut-être. Mais chaque soir, je ne m'y résous pas. En sorte que la règle du-réveil-dès-six-heures saute invariablement comme bouchon de champagne et que, ai-je eu le courage de mettre le réveil à l'heure réglementaire, le pauvre petit coq valse à tout coup dans l'aube blanchâtre. Ainsi de suite; cela dure depuis des mois…

(Ce disant, il est treize heures passées : j'aurai donc aujourd'hui perdu ma matinée à me plaindre de perdre mes matinées. C'est malin. Du moins fait-il grand beau et vais-je pouvoir cueillir, la faim au ventre, un peu de thym et de sarriette pour mon poisson. Seigneur, quoi de pire que la belle vie ?)

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Dimanche 17 avril deux mil onze. Mirebeau.  - Et pendant ce temps-là, il va sans dire que le Général de Gaulle en personne poirote éperdument. A moins que, chose bien plus grave, il ne s'en fiche non moins éperdument…


Publié dans Extraits du journal

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