Samedi 26 décembre 2009 ; Bordeaux.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Jeudi soir, messe dite « traditionnaliste » à Saint Eloi, avec ma mère, le reste de la famille préférant décidemment le lit bienheureux.

Hier au soir, pour prendre l’air, j’entreprends avec P.M. une promenade dans le centre de Bordeaux. La ville a certes de très belles choses à montrer, et ses édiles l’ont bichonnée, ravalée, éclairée d’abondance, confirmant ce que j’écrivais l’autre jour sur cet ilot de respect dont bénéficie aujourd’hui le patrimoine architectural, le seul visible par tous, celui dont la beauté s’impose encore. Pourtant, la promenade est étonnamment solitaire : vers dix heures du soir, plus un chat dans les rues ; où sont passés les habitants, si habitants il y a ? Il est vrai que c’était hier jour de sortie obligatoire : après le « tous en fête », le « tous au lit ». Du coup, atmosphère minérale, on croit avancer dans un grand château dont les propriétaires ont si vite décampé qu’ils ont oublié d’éteindre les lustres…

Un autre ami, ayant lu l’entrée précédente sur le sentiment d’exil, se désole aimablement : ce qu’il y a de terrible avec les souverainistes, c’est que vous vivez dans le passé,  (il dit, bien entendu, dans « la nostalgie ») ; du coup, vous êtes contre tout , rien du monde moderne ne trouve grâce à vos yeux, et votre pessimisme est si général que vous n’avez rien à proposer, nul avenir à dessiner qui puisse donner envie de tendre l’oreille à vos discours ; ainsi de suite : air connu, mais auquel j’ai eu le grand tort ou la froide lâcheté de ne pas prêter l’oreille. Car c’est bien là, sans nul doute possible, la cause de tous les déboires du mouvement national - pour dire les choses carrément, celle de nos échecs. Le plus terrible est que la réponse est impossible à dire : je crois qu’il y a dans l’histoire des périodes d’effondrement, de longues décennies au cours desquelles rien n’est possible, il ne se passe rien, sinon que les tuiles tombent de tous les toits, puis tombent les toits eux-mêmes, puis les murs… Par exemple, il me semble qu’il y eut une période de ce genre, aux alentours de l’an 900 ; je pense aussi à l’espèce de désolation que virent les héritiers du monde romain quand les submergeaient les barbares – je pense très précisément à l’effroi d’Augustin quand les Vandales envahirent l’Afrique du Nord, peu après l’an 400, détruisant tout, saccageant sa ville d’Epone et ses environs… 

Grave question ; tout cela est à voir de près, autour de ce mot de décadence que personne n’ose prononcer – peut-être avec sagesse.

Ce qui est à voir, surtout, c’est la question morale : cet universel affaissement autour de soi constitue-t-il une raison d’être inactif, de contempler le désastre –comme Malraux le fait dire au de Gaulle des Chênes : « S’il faut regarder mourir l’Europe, regardons : ça n’arrive pas tous les matins ». Il y a là certes, de belles poses, de belles stances, et de nobles désespoirs, sur la ligne du « Totum video per inane geri res » de Lucain - « dans le vide immense, je regarde l’inéluctable s’accomplir ». Et certes, je ne méconnais pas, pour y céder souvent, que la délectation morose a ses sombres joies, ni ne méconnais qu’elle a aussi  ses facilités, ses tics, pour tout dire sa bêtise. C’est bien pourquoi, je ne peux laisser de Gaulle sur ce : « s’il faut regarder mourir l’Europe, regardons » ; d’ailleurs, le Général avait fait précéder son hypothèse de mâles paroles, plus conformes à son personnage : « La France a été l’âme de la chrétienté ; disons, aujourd’hui de la civilisation européenne. J’ai tout fait pour la ressusciter. Le mois de mai, les histoires de politiciens… ne parlons pas pour ne rien dire. J’ai tenté de dresser la France contre la fin d’‘un monde. Ai-je échoué ? D’autres verront plus tard (…) Enfin, j’aurai fait ce que j’aurai pu ».  Faire ce que l’on peut, ce que l’on peut malgré tout, malgré un monde brutalement hostile ; refuser ce qu’il appelait aussi les « fausses fatalités » ; tenter de dégager un avenir dans l’effondrement d’un monde, c’était après tout le ressort du 18 juin, et la fidélité réside d’abord dans ce refus du désastre. 

Faire ce que je peux pour ne pas désespérer du siècle, de la France, à travers elle d’un ordre pour le monde, j’y suis décidé, mesurant le travail à accomplir, dans l’ordre de la pensée française, ce môle qui ne doit pas céder.

Affaire morale d’abord, puisque la délectation est un abandon, une lâcheté sinistre. Question philosophique aussi, puisqu’ il y a toujours de l’Homme, et que c’est le même Homme qui est toujours renvoyé à nos interrogations,  il y a toujours un avenir à concevoir, toujours une espérance – je repense souvent à la point anodine anecdote de ce visiteur de 1969 demandant au Général, qui entreprend comme à son habitude de le reconduire sur le seuil de la Boisserie, de ne pas  s’aventurer pour lui dans la nuit froide et noire, et s’entendant répondre « Rassurez-vous, cher ami, le jour se lèvera demain ». Question politique et historique aussi, l’Histoire ayant amplement montré que toute civilisation ne s’efface qu’en donnant naissance à une autre, un monde nouveau qui a couvé sous les cendres de l’ancien monde, qui a germé comme la fleur  se faufile discrète et tenace entre les ruines, s’est constitué et bonifié à tâtons dans  d’ inconnues catacombes. Saint-Augustin, aussi effrayé qu’il fût par les dévastations des Vandales n’en avait pas moins annoncé et préfiguré la Chrétienté ; et de même l’an 900 et ses pauvres ères livrés aux féodalités n’en couvait pas moins l’avènement de Capet, un couronnement qui allait ordonner peu à peu les rôles, une légitimité timide mais lente et sûre qui allait pendant un millénaire réunir les hommes et les territoires autour d’un Etat, d’une langue, d’une littérature, d’oeuvres de l’esprit et des arts, d’une civilisation, de la France.

Mais nous, à l’aube d’un millénaire aux brumes si épaisses et menaçantes, qu’annonçons-nous ? Notre problème est bien celui de Malraux et de Gaulle dans l’hiver 1969 : nous ne voyons rien, sinon ce que le premier appelle « la civilisation atlantique » bouchant tous nos horizons, et nous restons dans le doute affreux du second, qui a fait ce qu’il a pu au nom de sa tradition, de la Chrétienté, de la France royale, d’un certain messianisme qui était celui de Saint Louis, mais dont l’écho désormais se perd dans l’immensité. Où voit-on poindre un nouveau paradigme, où est l’espérance, où le germe d’un nouveau monde humain ? Est-il rationnellement en notre pouvoir de le décréter, ex abrupto ? Non, point encore : comme je ne veux pas m’en tenir, dans la réponse qu’il faudrait faire au jeune souverainiste dubitatif, au rappel d’une évidence oubliée, que l’histoire a ses tours et ses détours, ses involutions et ses effondrements, je dois me taire. Ou, plus exactement, me taire assez pour chercher une réponse qui soit vraie, le touche et le relève, pour pouvoir lui dire un jour ce que sera, ce que serait une France pour le XXIème siècle. De cette réponse, je  n’ai que des pistes, qu’il me faut ordonner et poursuivre.

Publié dans Extraits du journal

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