Samedi 19 décembre ; Mirebeau.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Je ne sais pourquoi, je me rappelle ce matin une amusante, mais aussi très inquiétante scène de train, hier, tandis que je rentrais ici ; comme il y avait un peu de neige, que la circulation des chemins de fer (tiens, on ne dit plus beaucoup « chemin de fer »…) en était perturbée, et que nous étions conséquemment en retard, la question se posait des correspondances ; on apprenait en cours de route que certaines ne pourraient être assurées comme d’habitude mais que d’autres correspondances seraient alors mises en place : par exemple la correspondance pour Saumur, à partir de Saint-Pierre des Corps, était remplacée par une autre, pour laquelle les voyageurs étaient invités à prendre, sur le quai n°3, la direction d’Orléans. Orléans ? Comme nous étions déjà aux approches de Tours, je m’inquiétais un peu pour ces voyageurs qu’on allait ainsi dérouter, quand je m’aperçus que deux de mes voisins de compartiment, qui se rendaient en effet à Saumur, se montraient au contraire fort réjouis d’un tel secours : « On a eu chaud ! ». Je ne pus m’empêcher, au risque de les refroidir, de leur demander si l’on avait bien entendu, et s’ils ne s’inquiétaient pas un peu, tout de même, de devoir repartir dans la direction d’Orléans, si parfaitement opposée à celle de Saumur « Mais, non, puisqu’on nous le dit, c’est bien, ça sera mis en place ; on avait peur de rester en rade ! ». Je n’ai pas osé demander si, au cas où ils se rendraient à Nantes, ils trouveraient expédiant de passer par Strasbourg –ou Lille, peut-être ? Je me suis tu, crainte d’une réponse tétanisante du genre : « o moi savez, kan g pa mon gps …» . Une fois à Tours, donc, bonne route pour Saumur, via Orléans…

Outre l’absence d’histoire, il y a peu de choses qui m’accablent autant, chez mes contemporains, je veux dire mes contemporains jeunes, que l’absence de géographie – si, peut-être, il y a l’absence de langue, par là l’absence de plaisir à la conversation, l’absence de politesse, l’absence de manières, l’absence de profondeur humaine telle que la donne l’irremplaçable lecture, l’absence de civilité, toutes absences qui sont dans l’absence, ou la reductio ad usum, de la langue, absences en grand nombre par quoi se définit désormais pour moi la relation avec le tout venant de mes compatriotes. Qu’il importe si peu de savoir où se trouve Orléans, où se trouve Saumur, où se trouve Tours, où l’on se trouve en somme à chaque moment de sa vie, voilà qui en dit long sur l’absolue disparition du territoire, de la conscience des territoires, du plaisir des territoires, de la terre tout court : ici ou là, qu’importe…

J’avais déjà observé semblable infirmité aux Etats-Unis, où l’un de mes amis new-yorkais, point tout à fait inculte au demeurant (il était « élève ingénieur »), ignorait totalement où pouvait bien se trouver la France « Is it in Europe ?  Oh, no, it’s near Russia, or part of Russia before, or something like that… » (traduction :« Est-ce en Europe ? Ah non, c’est près de la Russie, ou une partie de la Russie d’avant, non ? Quelque chose comme ça… »),  bien dans la ligne d’un ancien Président états-unien qui avait placé l’Egypte en Asie centrale. Mais il s’agissait du « monde extérieur », comme on dit aux Amériques. Ne pas connaître la géographie de son propre pays, c’est un comble. Outre l’idiote manie du GPS, grande machine à faire perdre toute conscience du lieu, des lieux, outre la volonté systématique des autorités capitalistes à nous couper de toute terre (dernier signe en date,  les plaques d’immatriculation  des automobiles, privées du numéro du département qui disait si bien d’où l’on venait),  je vois là, bien entendu, l’effet de la Grande Déculturation savamment mise en place par les services de l’Eradication Nationale depuis trente ans, à l’enseigne universelle de la professionnalisation, et de la rengaine, entonnée par tous les ministres de l’Eradication depuis des lustres, et des imbéciles modernes à leur suite : l’Ecole doit préparer à la vie professionnelle, donner avant tout un métier ! Figure parmi d’autre de l’invasion parfaite, par la Marchandise, de tous les recoins de l’activité humaine, à commencer, dès les années 70, par l’institution qui aurait dû lui résister le plus, si elle n’avait été tenue, d’une main par des gouvernements dévolus au fric et de l’autre par toutes les gogoches et toutes les races de progressistes réunies. A toutes les objections que l’on pouvait faire à cette sottise : « Le système scolaire doit avant tout donner un métier » (alors que c’est bel et bien aux employeurs de s’en charger, plus tard), il y a celle-ci, non la plus profonde mais la plus immédiate : l’essentiel de la vie de nos contemporains n’a guère et aura de moins en moins de lien avec l’exercice d’une profession – beaucoup ne travailleront que peu, ou changeront plusieurs fois de métier : au plus clair de la vie, qui s’absorbera en loisirs, le système scolaire professionnalisé ne donne aucune formation –les êtres se trouvant réduits, dans le brouillard, à de pauvres petites choses, au grès des vents ; qu’importe que ce soit Saumur ou que ce soit Orléans…

PS : j’y pense : les Anglo-saxons me paraissent plus atteints que les autres peuples par la déterritorialisation, vers quoi leur bénéfique influence nous entraîne par le menu : nous disons « président de l’Europe » comme nous disons « président des Etats-Unis », en attendant de dire « président de la France », (comme il se fait déjà beaucoup : ainsi le père de M. Sarkozy, qui avait eu, au lendemain de son élection, cette célèbre phrase : « je suis content qu’il soit président de la France, même si ça aurait été mieux qu’il soit président de l’Amérique ». Or, que signifient ces raccourcis, sinon l’escamotage parfait de la terre, des territoires, d’un humus géographique et historique bel et bien indépendant de l’Etat qui n’en est que l’expression ? Et comment admettre la réduction de la France ou de l’Europe à leurs seules institutions ? Bien plus sage l’appellation classique « Président de la République française », qui distingue l’Etat, lequel peut avoir en effet un président, de la Nation, notion bien plus vaste, et heureusement moins saisissable. De même, dire « Union européenne » est bien autre chose qu’évoquer l’Europe, laquelle est avant tout, un humus, une géographie, et une histoire, heureusement fort distincts de la machine UE. Que la terre soit première, voilà bien ce que les Modernes n’admettront pas –pour plus de sûreté, ils nous envoient à la figure l’universelle phrase-massue « la terre, elle, ne ment pas » , si vraie pourtant, si profondément vraie que c’est elle, d’abord, qu’ils veulent escamoter… Orléans ou Saumur, le Loiret ou l’Anjou, la Sologne ou le Val de Loire, la Pucelle ou le Cadre Noir, Péguy ou Balzac, c’est égal…

Publié dans Extraits du journal

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Douglas 24/09/2015 15:21

Le dirigeant de la Sncf, n'était il pas un ancien chevènementiste, Philippot de même, des gens forts intelligents, ayant le bon sens,et qui sont près à vous faire balader très loin.