Samedi 11 décembre. - Mirebeau. Sur Wikileaks.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Mille choses à dire sur la divulgation d'une masse d'archives diplomatiques états-uniennes par le site Wikileaks, parmi lesquelles je voudrais mettre un peu d'ordre.

Le procédé est bien entendu à mettre dans le même sac que les autres et multiples atteintes à la culture d'Etat, contre laquelle se déchaîne la furie des intérêts privés et des gens modernes, armés de la terrible arme d'internet. Le rêve consistant à détruire les Etats en les privant de leurs armes, à commencer par le secret et donc, notamment de la diplomatie, ce rêve de destruction de ce que Arendt nommait les "arcani imperii", dont l'existence lui paraissaient légitimes comme instrument des pouvoirs légitimes, ce rêve proprement anarchiste est d'abord un rêve commercial : ce qui nous est divulgué, ce ne sont évidemment pas les archives des grandes banques, ni les notes qui circulent dans les états-majors des entreprises multinationales, qui seraient bien entendu beaucoup plus intéressantes, mais qui n'entrent pas dans les cibles des manieurs d'internet. On aimerait lire par exemple les notes qui ont inspiré à l'état-major de la société états-unienne Molex le rachat d'une entreprise française de haute technologie (mais point assez "financiariée", selon l'exigence de l'époque); on aimerait lire, en fait de transparence, la liste des engagements que ladite Molex était disposée à prendre devant les autorités françaises en prévoyant ceux qu'elle ne respecterait pas, le but unique étant de piller ses brevets et de fermer l'entreprise aussi vite que possible; personnel à la porte, et passez muscade… Voilà ce qui serait plus intéressant de faire connaître, bien devant que les pauvres jugements que peut porter un ambassadeur sur les figures politiques du pays où il est accrédité.

Mais nul n'y songe : ce qui est suspect, ce sont les instruments de ces contre-pouvoirs que sont les Etats, nullement ceux des vrais pouvoirs, les économiques et les financiers.  En quoi l'entreprise dite de transparence protège le totalitarisme contemporain, non point politique mais commercial, et sa profonde anarchie.

En France, le Monde a immédiatement relayé, no doubt. D'ailleurs, les journaux de la planète qui divulguent ces informations indûment obtenues devraient être poursuivis pour recel et complicité de vols, mais nul n'y songe : ces prétendus contre-pouvoirs sont de trop précieux auxiliaires des vrais pouvoirs. Quant aux Etats, à quelques exceptions près, ils gisent à terre, entrailles grandes ouvertes comme des cadavres dépecés par les joyeux charognards de la transparence…

Publié dans Extraits du journal

Commenter cet article