Mercredi 6 janvier ; Mirebeau.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Ce matin la neige, de nouveau ; dans le calme immaculé, je poursuis mes petites pistes, qui décidément ouvre quelques horizons.

Partons des menaces, donc, et partons du pire, et des perspectives d’apocalypse qu’apercevait René Girard dans les deux livres qui m’ont le plus frappé ces dernières années, « Je vois tomber Satan comme la foudre » (2000) et le plus récent « Achever Clausewitz » (2007) . Girard, pour tenter de résumer sa problématique, énumère les trois dangers que l’humanité devait affronter tout au long du XXIème siècle : les déséquilibres écologiques ; la prolifération des armements atomiques, chimiques ou bactériologiques ; les applications de la recherche en génie génétique. Girard ajoutait que chacun de ces « défis » était si considérable qu’on admirerait une puissance publique  capable de maîtriser ne serait-ce que l’un d’entre eux, et que l’on n’imaginait aucune qui puisse contrôler rationnellement chacun des trois ; d’où le pessimisme de ses derniers livres : Or, ce tableau est d’autant plus effrayant qu’il me paraît incomplet.

Il est bien d’ouvrir l’énumération des catastrophes prévisibles par les déséquilibres écologiques : il n’est sans doute plus possible de redresser les évolutions climatiques, la montée des océans, la désertification d‘une partie de l’Afrique et les migrations qu’elle engendre inévitablement, pas plus qu’on ne pourra prévenir les conséquences de la rareté de l’eau et les probables guerres qu’elle provoquera, ni dépolluer l’air, les mers et les océans, ni sauver nombre d’espèces qui de tant de maux sont les premières victimes, avant que les hommes ne le soient à leur tour.

Girard cite ensuite la prolifération des armes que l‘on peut dire « de destruction massive » et qui sont entre les mains d’un nombre croissant d’Etats, lesquels donnent de moins en moins d’assurance quant à leur responsabilité politique ; on est loin du cadre Clausewitzien, soit un petit nombre de gouvernements accessibles à la négociation et animés d’un commun souci de l‘avenir : aujourd’hui un nombre croissant d’Etats possèdent ces armes (Gallois estime qu’une vingtaine disposeront bientôt d’un armement nucléaire, et l’on peut estimer plus nombreux encore les stocks d’armes chimiques ou bactériologiques, d’ailleurs tout aussi destructrices), une bonne part de ces Etats répondant à des logiques non politiques, mais idéologiques ou religieuses qui ne donnent aucune garantie que leur usage sera purement dissuasif.

Quant aux développements de la science génétique et aux manipulations qu’elle permet, si profondes qu’elles peuvent créer ou changer des espèces, et l’homme lui-même, ses développements ne se conçoivent guère, pour l’heure, tant ils sont monstrueux : car c’est la nature des choses, leur essence même, ce qui constituait jusqu’à présent la quille du monde et qui rétablissait tot ou tard les équilibres, qui est ici manipulée -et par des hommes qui ne me paraissent pas avoir grande conscience des conséquences, et s’amusent de leurs découvertes comme des enfants, aussitôt jaloux de leurs jouets et qui décrètent les « politiques » dépassés… Or, qui peut percevoir les conséquences, sinon les hommes politiques ?

23h. Je voudrais conclure avant la fin de la journée, pour revenir au livre demain dès le matin, qui donne toujours les meilleures heures.

Achevons, l’humeur sombre, ce triptyque d’apocalypse que dessine Girard,  d‘autant plus inquiétant qu’il manque à mon avis un quatrième chevalier noir, que Girard omet peut-être parce qu’il ne menace pas tant l’humanité entière que les Européens : les évolutions démographiques deviennent si contrastées entre le Nord et le Sud, surtout de part et d’autre de la Méditerranée, qu’elles engendreront, et engendrent déjà, ces migrations massives qu’Alfred Sauvy annonçait, voici cinquante ans, comme l’un des traits marquants du XXIème siècle ; peut-être faudrait-il aussi penser aux migrations asiatiques, indiennes ou chinoises,  vers le Nord, notamment la riche Sibérie. Guerres en perspectives… Pour ce qui est de l’Europe, on commence déjà à entrevoir la première conséquence, l’impossibilité d’absorber de tels afflux, et conséquemment la perte du fil même, l’égarement de la structure propre des civilisations.

Cependant, la principale omission de Girard n’est pas là : il ne parle jamais de ce par quoi les menaces qu’il décrit sont les plus dangereuses, ce remède universel qu’est la politique, le travail politique lui-même, qui meurt sous nos yeux avec la remise en cause des souverainetés, c’est à dire du cadre même de l’action politique responsable, et conséquemment de la légitimité des puissances publiques, au bénéfice du marché, c’est à dire de puissances privées bien entendues dépourvues du souci de l’avenir, je veux dire de l’histoire à venir pour le monde, de l’avenir à long terme de l’humanité – de l’héritage civilisationnel autant que de l’imagination d’un avenir humain. Le reflux de la souveraineté, à quoi rien ne se substitue et ne peut se substituer du moins à vue humaine, ce reflux qui à terme signera la fin du politique, est aujourd’hui l’élément le plus effrayant : car il nous laisse absolument désarmé face aux trois, ou quatre types de menaces qui pèsent de plus en plus lourdement sur l’avenir de l’humanité.

Qui s’alarme ? L’humanité est comme un homme à qui l’on annoncerait qu’il est atteint d’une maladie mortelle, qui découvrirait qu’aucune médecine ne peut le sauver et qui, loin de songer encore  se soigner, se lance à corps perdu, comme un désespéré, dans une farandole de plaisirs et de fêtes à tout brûler : profitons des plaisirs qui restent, après nous le déluge ! Les teufs, qu’est –ce d’autre qu’un désepoir ? Comportement infantile, mais trop humain. J’aperçois là derrière, une fois encore, l’un des plus précieux enseignements du bon Freud : ce comportement infantile est une conséquence d’un processus régressif qui n’est lui-même qu’une défense contre les problèmes effrayants des adultes –du monde tel qu’il se présente et que l’on n’ose plus voir. Le plus grave n’est pas l’accumulation des maux, mais l’impression vertigineuse qu’il n’est plus nul moyen de leur porter remède : voilà pourquoi il serait si urgent de sauver la politique, c’est à dire la France conçue comme la « patrie du politique », –pour nous-mêmes, et pour l’humanité toute entière : faire entendre notre voix politique contre les mastodontes du tout-marché et les délires du tout-religieux, n’est-ce pas finalement le contenu et le sens pour aujourd’hui, d’une très certaine Idée de la France ?

Publié dans Extraits du journal

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