Mercredi 3 février ; Mirebeau.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Humeur si massacrante que j’envoie promener tout le monde au téléphone ; la seule voix d’un interlocuteur, quel qu’il soit, me met en rage : comment ose-t-on encore m’empêcher de rien faire ? Tristesse rageuse et lasse : puisque je n’ai plus rien à faire, autant téléphoner, m’intéresser à ces bêtises d’élections régionales, prendre NDA au téléphone, dévorer en détails les informations sur la « mauvaise santé de l’euro », qui ne font que confirmer ce que nous avons répété pour rien quinze années durant, puisque nous savions bien, nous autres, qu’il n’était de toutes façons pas viable ? Non, quitte à perdre mon temps en lisant Platon (comme la république est creuse, par passages entiers !), ou les Jean-Raymond Tournoux, qui en dit tant sur de Gaulle qu’il faudrait sans fin recouturer Frankestein, autant me perdre tout seul.

Hier, j’ai ainsi envoyé balader l’adorable, l’incomparable, le si précieux HCB. Ce qu’il me disait était pourtant fort intéressant, au point que je note au moins cette information : pour son seul diocèse de Toulon, Mgr Rey, réputé fer de lance du clan intégriste au sein de l’épiscopat  français a ordonné 14 prêtres en 2009, soit plus du dixième du total des ordinations françaises. Il prévoit d’ordonner 33 prêtres et diacres pour en 2011 ; dans l’ensemble de la France, 17% des prêtres en activité ont moins de 50 ans ; dans le Var cette proportion approche 50 %... Que l’avenir, je veux dire le salut ou l’extinction de l’Eglise, soit dans le choix entre la Tradition ou la panique moderniste, je n’ai certes jamais douté ; quant à celui de la France, je ne vois pas pourquoi il en irait autrement…


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22heures : il fait froid, il pleut, le jardin est tout désolé d’humidités pourrissantes, la maison est lugubre, ces pièces sombres dans lesquelles je me suis enfermé depuis le début de l’automne me donnent la nausée, et je ne sais pas comment je trouve encore le courage, ou simplement la rage, le plaisir de la rage, de noter ici, avant de e coucher, comme le couronnement de toute cette journée, le coup de téléphone que m’a donné dans l’après-midi Madame mon éditrice, laquelle se dit troublée par les malheureux bouts que je lui ai envoyés, notamment relativement à la détestation des mélanges, que je crois le Général avoir eu toute sa vie, depuis la mixité filles-garçons jusqu’au mélange des populations -bouts dont elle me dit qu’ils pourraient poser des problèmes juridiques et,  tout le moins dérouter mes propres lecteurs. Bien entendu. Cette femme est d‘ailleurs charmante, comme elle le fut toujours avec moi, depuis qu’elle a édité mon premier livre,  grâce lui en soit rendue pour toujours ; et j’admire la patience dont elle fait preuve, que je n’aurais sans doute  pas à sa place. Elle m’a même suggéré « de revoir çà » ; en réalité, il faudrait reprendre Frankestein à zéro, tout réécrire, en laissant de côté les passages « irritants », comme on dit au Québec. Mais d’aucune entreprise de ce genre je n’ai le moindre courage. 

Mieux vaut se coucher, ce que je vais faire de ce pas avec feue Mademoiselle Hannah Arendt. Sur le concept d’Histoire, elle est inégalable ; je ne vois pas ce que l’on pourrait ajouter qui soit plus intelligent. (D’ailleurs, n’a-t-on pas déjà assez pensé sur cette terre ? En pure perte d’ailleurs : nous avons tout compris -et, j’ose l’écrire sans trembler, j’ai, moi, compris l’essentiel, du moins de la chose politique. Mais comme je n’ai absolument aucun pouvoir, je ne vois pas du tout à quoi sert de savoir tant de choses quand mon propre pays s’écroule, et que, manifestement, je n’y peux plus rien, plus rien du tout… Quant à écrire pour mes habituels « trois mille lecteurs » (et encore, il a fallu plus de trois ans pour que « Etre et Parler Français » les atteignent !), bonnes personnes qui elles-mêmes en savent déjà bien assez pour s’accabler chaque année un peu plus, je ne vois vraiment pas pourquoi j’y consacrerais ce qui me reste de vie. A quoi bon, par exemple, avoir eu tellement raison sur l’Europe et sur l’euro ?  Avoir raison, comme de Gaulle le disait de Maurras (il l’a même répété), n’aura servi à rien d‘autre qu’à nous rendre mutuellement fous, de rage au moins…

Alors, billet pour Louqsor, billet pour la palmeraie au bord du désert, billet pour Rabat, et pour Moscou, aussi, où je veux à toutes force retourner, et vivre quelques semaines, et si possible pousser jusqu’à la datcha de la chère Hélène C., dont je n’ai plus de nouvelles (et à laquelle je n’en donne pas d’ailleurs), peut-être aussi quelques autres semaines au Québec, pour m’amuser une dernière fois dans les rues de Montréal, ou marcher dans els forêts sous les arbres immense et roux, et que revienne enfin l’hiver, les neiges et les montagnes aux pics pleins d’ivresse…)

Publié dans Extraits du journal

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