Mercredi 23 juin 2010 ; Mirebeau

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Retour à Mirebeau, et contemplation de mes retards : par dessus tout celui de ce journal, qui a loupé quelques épisodes que je voudrais pourtant consigner ici : le voyage à Londres pour le 18 juin, la riche semaine à Paris, l'étonnante performance de l'équipe de France de foute, que je voudrais commenter dans l'esprit de ce que nous en a dit à chaud l'autre soir, chez Jean-Paul Marcheschi, un Alain Finkielkraut particulièrement inspiré - j'ai même acheté à son instigation, hier, et l'Equipe et  France football, l'un et l'autre passionnants.

 Il fut souvent dit que les mésaventures de l'équipe de France de foutebole ("football", en anglais) avaient mis en scène tous les travers de la civilisation française d'aujourd'hui. C'est encore plus vrai qu'on ne croit.  On dirait qu'un talentueux dramaturge écrivit cette pièce pour peindre la France contemporaine sans en oublier aucun trait.

La culture de la grève fut bien entendue soulignée par la presse étrangère : faut-il qu'elle soit ancrée dans les mœurs françaises pour que l'équipe nationale la décrète "à l'unanimité" en pleine compétition ! Arme habituelle pourtant : Raymond Domenech y recourut déjà en 1977, quand il était le jeune capitaine de l'Olympique Lyonnais. Mais le monde ne comprend pas : contre qui, sinon contre soi ? Il en va certes ainsi de la plupart des grèves, dans le secteur public au moins, où leur effet fut une privatisation qui en laissa beaucoup sur le carreau. N'importe : plus hauts que toute réalité doivent trôner la révolte permanente, le refus de l'autorité, l'ignorance d'un Bien commun qui oserait se prendre encore pour supérieur : ce n'est là que l'habituelle ambiguïté qui a saisi le mot République en France, où elle n'est plus que la liberté d'agir à sa guise ("On est en république, on fait c'qu'on veut, etc."). Un caprice, la grève ? Non, un devoir social…

Comme naturellement, la valorisation de la révolte permanente mène tout droit au caprice, à l'égocentrisme, et cette immaturité que presque tous les acteurs de ce petit monde (il y a des exceptions : le personnage Gourcuff paraît sobre et digne) ne cesse d'étaler depuis des années - à commencer par ledit Domenech maniant jusqu'à l'éternel moi je des enfants, au point de préférer demander en direct, en pleine conférence de presse et plutôt que de répondre aux journalistes, la main d'une vedette de la télévision. Mains omniprésentes dans ce jeu de balle au pied : avant que le même personnage refuse celle que lui tendait rituellement son homologue d'Afrique du Sud, il y eut celle de Thierry Henry, irrégularité flagrante que des gentilshommes eussent admis avec élégance mais qui, au pays de la roublardise,  passa pour un exploit salvateur : attitudes emblématiques de ces "incivilités" dont les Français, jadis parangons de la courtoisie, se sont désormais faits une spécialité, sous prétexte de modernité, de libération, et, s'il vous plait, d'intégration, et qui minent lentement leur vie quotidienne : il n'y a plus de gentilhomme dans un pays tenant qui parle bien pour un précieux ridicule, qui se veut honnête pour un imbécile, qui connaît les usages pour un réactionnaire. Entre la tête de M. Zidane et la main de M. Henry puis celle de M. Domenech s'est construit un nouveau monde qui a relégué l'ancien aux ténèbres;

Pour un tel désastre, un seul homme, qu'accablent bien des Français qui pourtant ne lui ressemblent que trop, n'aurait pas suffit, quelles que soient ses suffisances : le cas du "Président Escalettes" et de son pompeux "Staff" (quels tombereaux de bureaucratie, autre travers trop français, n'aperçoit-on derrière ce mot omniprésent, quand il ne s'agit que de pousser une baballe entre dix paires de pieds) est lui aussi tristement emblématique, notamment de ces "pouvoirs sans pouvoirs" qui ne gouvernent ni même ne gouvernancent  plus rien, mais font semblant, à coup de déclarations modérées et calculées, et de ces coûteuses opérations de "com" qui sont devenues les masques universels de l'incompétence, ou de l'impuissance publiques. En refusant de prendre seul la responsabilité de reconduire Domenech malgré les déconvenues de l'euro 2008, et en consultant les joueurs sur le choix de leur entraîneur, chose inouïe (c'était le priver à l'avance de toute autorité), le bonasse président révélait les impasses du tout- démocratique contemporain ; mais il est lui aussi venu des profondeurs (les "petits clubs) de la France égoïste et roublarde, où nulle inconduite n'est sanctionnée, où l'indécision passe pour une marque de sagesse - culte de la négociation, de la compréhension et de la procrastination  perpétuelles, et autres plumes dont se pare la lâcheté, commune à la plupart des modernes détenteurs d'autorité.

N'épargnons pas les joueurs eux-mêmes : ne se préoccupant manifestement que de leur image, non seulement par égotisme mais aussi parce qu'elle détermine de fabuleux contrats, ces starlettes d'un jour ont étalé à l'envi les ravages que cause à notre monde ce qu'il admet, hélas très officiellement depuis quelques années, comme sa valeur suprême, la course à l'argent, le seul vrai sport universel. Tout est marchandise, jusqu'aux corps - et ceux des joueurs est l'une des plus chères du monde. Mais le mal est plus partagé qu'on ne croit : qui accuse les sportifs de se faire les hommes-sandwiches de publicitaires bariolant en tous sens leurs maillots, exhibe sans vergogne sa casquette promotionnelle, la marque de ses chaussures ou de ses lunettes, se fait en sifflotant le parfait petit soldat de la marchandisation générale.

Du moindre international aux archontes de la FIFA, le sport professionnel est devenu une ploutocratie, mais celle-ci règne partout, du sommet de ce qu'on n'ose plus appeler, par respect du mot, un Etat, jusqu'aux ménages endettés qui par leur étourderie ou leur cupidité n'ont de cesse de se mettre entre les mains des banques et se faire leurs obligés. Partout un seul mot d'ordre, le soixante-huitard impératif du jouir sans entraves -assorti d'un unanime "après moi le déluge". De l'absence de contrainte, de toute trace de sacrifice ou d'éthique stoïcienne (la seule véritable opposition à ce monde), et de tout souci de l'avenir collectif, la France se fait la championne - en ce même juin, les colonnes des "touche pas à ma retraite" rappelaient la réalité d'un pays qui ne veut rien connaître de celle du monde, ni même de la sienne propre.

Dans cette course où tout individu renvoyé à lui-même  se sangle dans le calcul délirant des droits, les droits acquis et les droits à conquérir, chacun méprise évidemment tout le monde, la base le sommet et le sommet la base, et l'on ne vit pas sans frémir la file des "voyous milliardaires", comme dit un Finkielkraut inspiré, passant visages clos au milieu de leurs supporteurs parqués, qui ne leur demandaient pourtant qu'une main, un sourire, un salut… Comment mieux mettre en scène l'omniprésent fossé entre les nantis de l'âge démocratique paradant sous les lumières, et la population d'obscurs où ils ne reconnaissent plus leur peuple et qu'ils méprisent comme aucun prince ne méprisait jadis ses vassaux et ses soldats ? Communion ? "Nous avons l'amour du maillot bleu et de la France" répètent en chœur les joueurs, pauvre chanson formatée, apprise dans l'avion du retour : tout avait été dit pourtant dès la première minute par les visages obstinément absents, bouches cousues à l'heure de chanter la Marseillaise : cruel symbole d'élites, oligarchies ou solidarités internationales ou mondialistes qui ne veulent plus rien avoir à faire avec un peuple, quel qu'il soit. Anelka disqualifié rentra chez lui : à Londres. Mais quel puissant de ce jour vit mentalement dans ce pays de chair qui se nomme la France ?

Ne manqua pas, bien entendu, l'ultime caprice de cette  nation qui ne veut plus d'elle-même et s'accable de tous les maux, y compris le chauvinisme et la xénophobie alors qu'elle est le pays du monde qui soutient le moins volontiers son équipe et accueille sur son territoire la plus grande proportion d'étrangers : une fois encore, on vit la France officielle déployer une xénophilie aveugle, légitimer une sorte de préférence anti-nationale inavouée mais permanente, et chanter sur tous les tons cette aubade à la société multiculturelle,dont tout montre pourtant, là comme ailleurs, qu'elle conduit au communautarisme, par là aux clans, par là à la désunion - le "pas de passe à qui n'est pas de mon clan" renvoyant inévitablement aux rivalités et aux arrogances de la discrimination positive. Qui ne voit que l'hymne aux merveilles du Black-Blanc-Beur ne peut être, comme encore en 1998 (au siècle dernier) comprend que l'apothéose d'une ambition nationale, que seul un profond sentiment national seule peut unir ce qui est séparé : que l'obsession de la grandeur nationale disparaisse, et l'on ne voit plus que des bandes jalouses décryptant les quotas,  traquant le mouchard, érigeant les caïds et versant dans cette haine de la nation que révèle l'incroyable relâchement de la langue - mais la grossièreté des insultes n'est pas l'apanage de ces caïds-là…

Touche finale : une obscure providence voulut que, tandis que le drame déroulait sous nos yeux ses épisodes, la France officielle célébrait en grande pompe le Général de Gaulle et l'appel de Londres : on n'imagine pas meilleure illustration d'une nation qui en est réduit à se payer de mots, à s'agenouiller devant la statue comme le vice se prosterne devant la vertu, à célébrer non plus ce quelle révère, mais ce qui lui manque…

Publié dans Extraits du journal

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