Mercredi 14 juillet ; Chabreville en Charentes.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

       Relisant ici ce que j'écrivais hier des bords de Loire et de mon escapade au royaume de Frileuse, je trouve mon récit bien sombre, alors que la journée fut belle -et que l'on aperçoit de part en part quelques lueurs d'espoir. Etait-ce la fatigue qui me prit hier,  ou le recul d'un jour suffit-il à tout embellir ? Il y eut  tout de même, dans mon souvenir, une admirable surprise, un coup d'œil inattendu, quand se découvrit soudainement au détour de la route, sur l'autre rive, Amboise et son château en pleine lumière, avec ses flèches, ses dépendances, ses contreforts partout flamboyants, sa haute chapelle et son dôme où venaient resplendir les rayons du soir. Je me suis arrêté sur un petit promontoire mal aménagé (beaucoup de touristes faisaient halte en même temps, photographiant d'abondance, beaucoup trop comme d'habitude, et sur l'esplanade trop étroite chacun se gênait); tout de même, tentant d'oublier tout le reste, j'ai contemplé pendant d'heureuses minutes l'incomparable spectacle de la grande France, qui semble braver le monde entier comme une belle femme sûre d'elle-même traverserait des taudis en souriant.

Mais ce qu'il faudrait oublier, c'est toute l'époque, du moins tout ce qui en elle insulte la France royale, dont les perles ne brillent plus qu'au milieu des immondices de la marchandise bon marché. Le pire est que, si l'on ne peut éradiquer cette sorte de pauvreté qui n'est plus pauvre mais pauvrement petite bourgeoise, on pourrait du moins limiter la laideur qu'elle trimballe partout avec elle : il suffirait  que l'Etat reprenne l'autorité qu'il a abandonnée en quelques décennies aux mains de pouvoirs dits décentralisées, manifestement dépourvus de tout souci, ou de toute capacité de jugement esthétique.

(L'autorité de l'Etat, clef de tout : donc la légitimité, donc la souveraineté… C'est toujours pareil et je ne vois toujours pas où reprendre une pelote qui a tant filé).

Autre épisode charmant de ce petit voyage : voulant changer de costume, j'ai bifurqué tout à coup sur la droite, descendant vers le tout bord de Loire par un chemin de sable parsemé de fondrières; elle restait invisible derrière les bosquets, et m'arrêtai juste à temps pour ne pas m'embourber, avançant ensuite à pieds, en écartant l'enchevêtrement des saules. Je me souviens d'un mouvement de recul quand je crus entendre, ou plutôt sentir, tapi tout près de moi, un animal. Ce n'était qu'elle, la Loire, la calme et puissante Loire, dont les imperceptibles vagues bruissaient parmi les rameaux: presque effrayé par sa puissance, et une sorte de ronronnement sourd, je regardais ce gros mammifère respirant en mille clapotis, traînant inlassablement ses branchages et ses petits goulots, se rétractant et gonflant selon les saisons, animal fidèle qui irrigue depuis tant de siècles tant de régions de France. La Loire est la plus grosse bête française, et la plus bénéfique; il faudrait lui donner la légion d'honneur. 

Peu après, longue halte devant le château de Chaumont -joliment fier, lui aussi, mais lui aussi étouffé par les enseignes et les commerces, surtout ceux qui le vantent. Halte (pour acheter des gâteaux), prolongée par un téléphonage avec MFG, qui achève un livre et me consulte souvent sur de Gaulle, dont elle n'est jamais assez sûre des citations -cet actuel chapelet de conversations qu'elle agrémente de multiples notations acides me ravit. Cette femme a toute la France dans la peau, elle sait tout, elle comprend tout, elle dit tout -mais jamais publiquement, ce qui est bien dommage.

 

23h. mon actuelle vie d'hôte, aussi agréable soit-elle, ne vaut rien à ce journal, que je dois hacher sans cesse; j'aimerais au moins achever le récit de ma visite à NM, lundi soir, après ma promenade des bords de Loire…

Adhonc, il y eut aussi le beau moment où j'ai trouvé le château de Frileuse. Certes, il valait la peine, et la soirée que j'ai y passée avec les NM, méritait amplement cette route trop longtemps différée. Quel charme ! A moins que je n'aime que les châteaux… Après une longue allée cavalière, qui est tout ce qu'il faut, qu'il faut absolument pour approcher un bel édifice, puis un curieux chemin serpentant dans un petit bois qui la protège de tout regard, apparaît soudain un parfait ensemble Louis Philippe, extraordinairement pur -"dans son jus", dirait ma mère. De part et d'autre, de grands cèdres, plantés bien avant lui, et des terrasses, des treilles de roses. Quelle grandeur ! Bien entendu, j'aurais dû m'y attendre, il ne faut pas une demi heure de conversation avec N. pour découvrir qu'il est, comme régulièrement les propriétaires de château, exténué par les innombrables tâches d'entretien, d'autant plus ardues qu'en de multiples points que je ne découvre que peu à peu (à commencer par son toit, fort incertain en plusieurs endroits), la vieille bâtisse révèle de cruelles faiblesses, sans doute accrues par quelques décennies de négligences. D'ailleurs, c'est simple, il baisse les bras, et m'avoue qu'il vient de mettre en vente -déjà, dit-il comme on confie un péché, un "groupe chinois est intéressé"… Quant à lui, dégoûté par "les difficultés", il compte partir cet automne s'installer au Brésil -patrie de sa femme, où il semble bien que tout est plus facile. Un départ-désertion de plus, en pleine guerre !

Je lui trouve bien des excuses. Les difficultés qu'il rencontre depuis des années mériteraient d'être comptées par le menu, mais ce sont toujours les mêmes : multiplications des impôts ou charges sociales, indisponibilité des artisans, de moins en moins nombreux,  de moins en moins compétents (un exemple : le fils du couvreur, qui vient de prendre la suite de son père, refuse de monter sur un toit aussi haut, contrairement à ce que firent ses aïeux des décennies durant, et conseille un collègue "spécialiste des châteaux", lequel est installé à près de cent kilomètres et se déclare  "archibouqué" jusqu'en novembre), et de moins en moins scrupuleux, en sorte qu'il faut souvent les faire revenir pour des erreurs ou imperfections, veiller à ne point les payer à l'avance, etc... Le tondeur devait venir hier avec sa grande machine à tondre (la pelouse est vaste), mais n'est pas venu, et l'on n'osa pas sortir de la journée, au risque qu'il trouve porte close -après plusieurs téléphonages, il promit de venir aujourd'hui et n'était pas venu : nouveaux téléphonages en perspective, etc.

 "Les châtelains peuvent attendre", ce semble le mot d'ordre général, si conforme à cette jalousie diffuse qui est l'un des travers du peuple français, et qui le ruine. Je revois les difficultés  que nous avions connues au  Fournay, et qui se répandent ici à plus large échelle; ce sont celles de la plupart des propriétaires de belles demeures, qui entretiennent le patrimoine et ne sont récompensés que du mépris public et de la massue fiscale. Je comprends  que l'on baisse les bras -ce que nous avons bien dû faire au Fournay; et que l'on s'expatrie. Les Français socialistisés pourront toujours répéter, devant chacune de leurs difficultés, que l'universelle solution consiste à "faire payer les riches" : des riches, il n'y a déjà plus  beaucoup, il n'y en aura bientôt plus guère... l'Etat en est à faire payer les cadres -jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de cadre.

Publié dans Extraits du journal

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