Mardi 8 mars - Parménide et Héraclite ; les degrés de l'Etre.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Ici, je ne peux prendre aucun des trois repas de la journée, du moins quand je suis seul, sans écouter la radio, ni écouter la radio sans accumuler des notes, des chiffres, des idées; en sorte que j'accumule les paperolles, censées contribuer à l'un ou l'autre des travaux en cours, soit à ce journal, soit à de Gaulle, soit à la Belgique-chaos, soit à un article en cours, ou un autre, soit encore à l'un des innombrables projets dont je ne vois pas quand ni comment je trouverai le temps de les aborder, et de transformer ces amoncellements de notes en ouvrages construits. Il me faudrait encore une bonne cinquantaine d'années…

Le record de ma "scriptogénèse" radiophonique est indiscutablement détenu par la très bonne émission quotidienne de philosophie qu'assure avec maestria, sur France Culture, Rapahaël Enthoven -sa conception du monde est très éloignée de la mienne, mais je ne l'en admire pas moins. Tout à l'heure, c'était vertigineux : l'émission portait sur le chaos, justement, ou plus exactement sur le néant, deux notions qu'il m'a fallu faire effort pour bien distinguer, comme il le faut. Le Néant est le non être; le chaos, c'est l'être en désordre -et justement, l'un des enseignements de l'émission fut la révélation, pour moi, qu'il y a des degrés de l'Etre, malgré tout - malgré le très catégorique "Ce qui est est, ce qui n'est pas n'est pas" de Maître Parménide, sentence que, ébloui par sa radicalité somptueuse, j'ai trop longtemps fait mienne sans y réfléchir assez.

Une chose est ce qu'elle est certes; mais elle l'est plus ou moins. Si elle l'est pleinement, elle atteint une permanence qui, dans le schéma platonicien de poche, l'apparente à l'Etre parfait. En revanche, si elle est peu ce qu'elle est, elle glisse au chaos -vite, ou lentement, en sorte qu'elle est sans être. Et, si elle n'est plus du tout ce qu'elle est, elle plonge alors dans le néant, le non-Etre.

On peut relier cette idée à mille évènements, individualités ou phénomènes, et je ne vais certainement pas me dispenser de le faire. De Gaulle, par exemple, est un plein d'Etre en ce qu'il fit corps avec une France elle-même voulue (et dans une large mesure rendue par lui) toute remplie de son Etre multiséculaire. Pour l'heure, je suis tenté de relier l'idée de l'être incomplet à la Belgique : la Belgique fut un être politique faible d'emblée, ne serait-ce que par les circonstances de sa création, décidée et fabriquée par les autres, la Prusse, la Grande-Bretagne, la France); mais aussi parce qu'elle fut toujours dangereusement composite, installée au beau milieu de la grande faille européenne entre le monde romain et le monde latin -deux caps se croisent là, et se heurtent, le cap Ouest de la germanité et le "cap Nord-Nord-Est" de la latinité, comme disait le Liégeois Marcel Thiry. Cette fragilité structurelle fut compensée par la politique avisée de ses trois premiers rois et par sa richesse, celle du sillon industriel wallon surtout, et par sa position stratégique au coeur de l'Europe, au moins celle des Six : il y eut un certain degré d'être belge. Mais quand ses atouts s'évaporèrent (par le reflux industriel, par le revanchisme flamand, par la nigauderie de ses derniers rois, par l'élargissement de l'Europe vers l'Est et, surtout, la préemption, au bénéfice de la machine bruxelloise, de ce qu'elle avait pu conquérir en fait de souveraineté), elle perdit assez vite et perd chaque année des degrés d'Etre, en sorte que, comme Etat, elle approche du chaos. Mais ce n'est pas encore le néant. Il y a encore, pour combien de temps?, un certain degré d'être belge.

Cette leçon sur les degrés de l'Etre (sur laquelle Enthoven a insisté à juste titre, vers la fin de l'émission,) devint encore plus passionnante quand son invité, un philosophe dont je n'ai pas retenu le nom, pointa justement la faiblesse de Parménide en observant que sa fameuse règle excluait l'idée même du mouvement. C'est sa faiblesse vis à vis d'Héraclite, penseur par excellence, lui, du mouvement -Parménide voit le fleuve, tranquille et permanent, Héraclite voit l'eau,sans cesse mouvante et nouvelle. Le mouvement s'opposerait donc à l'Etre, car, à chaque instant, ce qui est devient un peu autre chose. Ici encore, les applications sont infinies, surtout en période de mondialisation, dont le culte du mouvement, de la vitesse, du transport, du déplacement (ce que Taguieff a appelé "bougisme") est évidemment une constante dégradation de l'Etre. Mais je pense une fois de plus à la Belgique : il lui fallait ne pas bouger, en tous les cas, ne pas modifier ses institutions -adapter ce qui devait l'être, mais pas son noyau, qui fut, dès sa création un roi, sans quoi il n'y eût point de Belgique du tout.. Il fallait, autour de ce noyau dur, durer -durer, d'ailleurs, veut dire devenir dur, se remplir d'être par l'universelle œuvre du Temps.

Or, à partir de la mort d'Albert Ier, le Royaume ne cessa de modifier ses institutions, Léopold déséquilibrant la monarchie par son germanisme, au point d'affaiblir durablement la Couronne, les réformes des années 60, 70 et 80 défaisant ensuite par touches répétées de fédéralisme, le socle unitaire. Le mouvement se conçoit pour l'être plein, qui remplit la nouveauté son Etre; pour l'Etre déficiant, faible par sa nature, le mouvement est un grand péril… La Belgique ne pouvait pas ne pas s'affaiblir à mesure qu'elle adaptait, non le mouvement à son Etre, mais son Etre au mouvement…

Publié dans Extraits du journal

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