Mardi 4 janvier; active préparation des Etats-généraux de l'Indépendance.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Retranscris ici les réponses à deux questions que me pose l'excellent David Desgouilles pour son blog sur "Causeur" :

1.Vous organisez ce jeudi 6 janvier les Etats Généraux de l'Indépendance à l'Assemblée Nationale (salon Lamartine), qui seront l'occasion de rendre hommage à Philippe Séguin, dont vous fûtes l'un des conseillers pendant les années 1990. Quel bilan faites-vous de la vie politique de Philippe Séguin ?

Les Etats Généraux de l'Indépendance, dont j'ai lancé l'idée il y a un an, sont d'abord l'occasion de célébrer l'actualité de l'Indépendance, valeur doublement cardinale d'ailleurs : l'indépendance d'esprit, d'abord; celle des nations ensuite -deux choses évidemment liées. Elle sont liées, au plus haut point, dans la revue trimestrielle que je dirige, "Les Cahiers de l'Indépendance" , qui vient de publier son numéro 12 et à laquelle j'invite vos lecteurs à se reporter. Cette revue, telle que je l'entends, est la matrice de la génération politique à venir.

Quant à Philippe Séguin, il fut un homme remarquable à deux titres au moins, l'un et l'autre justifiant d'ailleurs la commémoration d'aujourd'hui.

Remarquable, d'abord, sa lucidité. Inutile de s'étendre : sur l'abandon des fondamentaux de la République, des conditions de l'autorité de l'Etat à la nécessité absolue d'une éducation authentique nationale, il a tout dit; et de même sur les impasses d'une Union européenne qui détruit la substance de l'Europe, c'est à dire ses nations; ou sur l'euro qu'il jugeait incapable de résister aux chocs assymétriques, ce qui s'avère aujourd'hui sous nos yeux. Il prononçait tout cela d'une voix de bronze qui a frappé les Français, comme en témoigna voici un an l'annonce de sa disparition; ces Français qui sont aujourd'hui encore, à travers lui, nostalgiques d'une politique qui soit la politique de la France.

Remarquable fut aussi, hélas, son incapacité à traduire cette lucidité en force politique; cette incapacité n'est pas de son fait seul -encore qu'il eût pu, à plusieurs reprises, forcer le destin : en 1994 en déclarant sa candidature à la présidence de la République contre Edouard Balladur; en 1997 quand il devint Président du RPR, en 1999 encore, lors des Européennes, et sans doute en 2001…Cette incapacité fut surtout le fait de l'actuel blocage du système partisan, confisqué par toutes sortes d'oligarchies qui sont parvenues à exclure à la fois le Peuple (le peuple et ceux qui se réclament de lui, qu'elles nomment "populistes"), et la Souveraineté (et ceux qui la défendent, qu'elles nomment "nationalistes"). Exit le peuple, c'est à dire le démos, exit la souveraineté, c'est à dire le kratos, ces deux faces d'une même médaille qui se nomme la démo-cratie. En excluant le demos et le kratos, le système politique se condamne à l'impuissance. Séguin l'a vue, cette impuissance; il n'a pas réussi à la déjouer.

Le contraste entre la lumière de son verbe et l'ombre lourde de son impuissance fut chez lui pathétique, de bout en bout, jusqu'aux dernières années de sa vie, jusqu'à sa mort dans une clairvoyance et une impotence désolée, vieux drame que ne cachait plus que le voile de plus en plus épais de ses fumées de cigarettes. Le bilan, en somme, est triste -mais nous sommes tous pris dans cette même tristesse.

2. Le lendemain, vous vous rendrez aussi à l'Hôtel de Lassay, où un colloque est organisé aussi pour commémorer le premier anniversaire de la disparition de Philippe Séguin, mais celui-ci est semble t-il organisé par l'entourage du Premier Ministre, lequel conclura la réunion. Dans quel esprit, vous y rendez-vous ?

Je compte y dire ce que je viens de dire sur le drame de la lucidité et de l'impuissance, quand bien même célébrerai-je la lucidité au milieu de notables et de notoires qui, eux célébreront l'impuissance -chose normale d'ailleurs, puisque cette impuissance, c'est la leur.

Telle est l'ambiguïté des célébrations, que nous éprouvons aussi lors des interminables litanies de célébrations du Général de Gaulle… Ils célèbrent Séguin aujourd'hui parce qu'il fut lucide à leur place, comme ils célèbrent de Gaulle parce qu'il fut grand à leur place. Mais faut-il oublier un grand homme parce que ceux qui se prosternent devant lui ne sont pas à sa hauteur -ou parce que ses fidèles lui sont pauvrement infidèles ?

Je m'empresse de dire que nombre des amis, et des amis sincères, de Philippe Séguin sont aussi lucides que lui. Mais nous ne manquons pas tant d'esprits lucides que nous manquons d'esprits forts, d'hommes assez puissants pour se situer à la hauteur de l'histoire, de se faire acteurs de l'histoire -et de faire en sorte que la France reste, avec et par eux, dans l'histoire. Vous savez, la politique, c'est très simple : vous êtes dans l'histoire, alors vous pouvez faire de la politique; ou vous en êtes sorti, et alors vous faites des clapotis ou des papotis... Vous pouvez voir clair, ce sera toujours du papot et du clapot…

Cependant, je fais le pari qu'il existe encore des hommes capables de mettre, ou plutot de remettre la France dans l'histoire; point n'est besoin de beaucoup d'hommes de cette trempe : après tout, la France fut toujours faite par quelques uns, qui ont su, contre les féodaux, incarner le peuple. Peut-être ces hommes ou ces femmes sont-ils parmi ceux qui commémoreront la mort de Philippe Séguin, que ce soit le 6 ou le 7. Il y a une vertu de la mémoire.


Publié dans Extraits du journal

Commenter cet article