Lundi 23 novembre ; Mirebeau.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

 Pensé tout à l’heure, après déjeuner, en regardant un bout d’un Sherlock Holmes (mauvais), qu’il existe, non point deux catégories de mots, selon qu’il sont encore en usage ou qu’ils sont perdus : aux mots en usage, et aux innombrables oubliés, s’ajoute une famille de mots entre-deux que la plupart des contemporains connaissent mais n’utilisent plus ; ces mots sont une ressource précieuse, surtout quand ils rendent leur force à ceux que l’usage ou l’abus a fanés : par exemple, le mot désespoir, autrefois très fort, mais bien trop usé garde en secours un voisin presque oublié et désormais plus fort, plus frais, le mot détresse. De même, le joli verbe détendre, plutôt que le pénible relaxer , le vieux substantif commode plutôt que l’archi-usé pratique, etc… Puiser abondamment dans ce sac…

         Curieux comme les choses vont ordinairement non point par deux mais par trois : la dichotomie qui distingue spontanément mots en usage/mots oubliés me parait beaucoup moins opérante que la triade mots en usage/mots oubliés/mots rares, la dernière catégorie découvrant une marge d’action ; de même la dualité froid/chaud est fort peu opérante à coté de la triade froid/tiède/chaud ; ou la dualité passion/raison, faible à coté de la trilogie passion/ardeur/raison, qui elle aussi ouvre un champ. Cette ardeur, qui modifie le vieux dualisme de la tripe (chaude) et de la tête (froide), c’est bien entendu le thumos platonicien qui lie et dépasse les deux catégories de la sensibilité et de l’insensibilité (de l’émotion et du calcul, de l’abandon racinien et de la maîtrise de soi, de l’amour et de la guerre, de Venus et de Mars, etc…) ; cette trilogie correspond d’ailleurs à la trinité chrétienne, le Saint-Esprit occupant la place du thumos qui dépasse le Père infaillible et le fils fait chair, faible et finalement crucifié ; le troisième élément introduit l’humain, l’entre-deux où agir, le coeur (bonne traduction du thumos) entre la tête et la tripe, et c’est sur ce terrain là je crois que s’instruit la politique, comme du reste la littérature et ses variations humaines, infinies et infiniment ambigues. En politique, pour n’évoquer qu’elle, je ne crois pas à la dualité

habituelle autorité/anarchie, si elle n’introduit pas le dépassement de l’ordre, que l’on peut appeler ordre naturel, ou, comme je l’aurais voulu, ordre natural, pas plus que ne me satisfait la dichotomie droite/gauche sans l’intervention, non point d’un insaisissable « centre », mais du Service, entendu comme le service pragmatique du Bien Public -où la Nature, comme le Bien public fait évidemment intervenir, une dimension toute autre - un arrière-monde qui n’est pas défini, mais qui du moins entraîne hors de la caverne.  Platon, comme les Chrétiens après lui, est friand de ces trilogies, aussi bien quand à la hiérarchie du corps qu’en celle de la Cité - les trois ordres médiévaux retrouvés par Duby. Creuser cela, tenter toujours de trouver le troisième terme, qui n’est pas l’intermédiaire, mais l’alliance des deux points opposés et sa transformation en tout autre chose… 

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