Lundi 11 octobre. Maurice Allais et les Faux-Monnayeurs. Actualité du protectionnisme.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Appris ce matin la mort de Maurice Allais; après celle du général Gallois il y a quelques semaines, un deuxième centenaire (ils avaient l'un et l'autre 99 ans) disparaît, qui étaient nos maîtres à penser. J'aimais la clarté de cet homme, toujours si acharné à convaincre; je pense à nos conversations téléphoniques, il était interminable. J'aimais aussi que notre seul prix Nobel d'économie ait eu le courage de comparer les nouveaux banquiers à des "faux-monnayeurs à large échelle"; j'aimais la simplicité avec laquelle ce professeur bardé de titres parlait de "chienlit mondialiste"; j'aimais par dessus- tout qu'il fût à la fois un libéral et un adversaire du capitalisme dans sa version libre-échangiste et sauvage : distinguo très français, que Fernand Braudel avait déjà théorisé, entre l'économie de marché, bonne en elle-même et le capitalisme qui enfle jusqu'à s'imposer aux Etats, et à la raison. Qui remplacera ces grands maîtres ? 
 
Il y a trois semaines, m'appelait un de ses disciples, Ph. L., qui réalisait avec lui un livre-synthèse sur ses théories et leur réception. Il me demande de résumer le "point de vue" des souverainistes sur l'œuvre et les thèses d'Allais. J'ai plongé dans mes archives et suis tombé sur ce texte, que je n'ai jamais publié, je crois -au sujet du libre échange, que je retranscris ici, en hommage…
 
"Favorisant l'élargissement des marchés, le libre-échange améliore l'efficacité économique : c'est son seul avantage, constamment relayé par des milieux économiques qui en ont fait une idéologie indiscutable. Mais cette idéologie omet plusieurs autres de ses aspects :  Le libre-échange est certes favorable à quelque grands groupes capables de mettre en concurrence des bassins de main d'oeuvre très inégaux quant aux salaires, aux protections sociales et aux formations, mais il a partout des effets dévastateurs, aussi bien dans l'immense majorité des pays pauvres (en particulier en Afrique, loin de pouvoir lutter à armes égales, d'où l'immigration inévitable) que dans les pays européens, en particulier la France qui, se protégeant très peu, se condamnent eux-mêmes à l'impuissance en face de la désindustrialisation, de la désertification des campagnes, de la compression des bas salaires, de l'immigration concurrentielle et d'un désarroi social dont nul n'ose prendre la mesure.
 
L'investissement de capitaux dans des pays dont les réglementations sociales, écologiques et le niveau de vie sont bas permet à leurs détenteurs de s'abstraire de tous les contextes sociaux, mettant en demeure plusieurs pays européens soit de revenir massivement sur les acquis sociaux et de pressurer la main-d'oeuvre, moyennant un stress dont les multiples effets directs et indirects sont incalculables, soit de disparaître. Partout en Europe de l'ouest la situation économique est mauvaise - même en Allemagne qui doit subventionner un nombre croissant de travailleurs pour masquer le chômage et n'affiche des chiffres encourageants que par un tour de passe-passe comptable qui inclut dans le PIB allemand le travail effectué hors d'Allemagne, notamment en Europe centrale, par des firmes allemandes. En Allemagne aussi, la désindustrialisation fait rage.
 
De cette bérézina économique, les effets ne sont masqués que par les pauvres rustines de la politique sociale et autres palliatifs compassionnels qui ruinent les budgets publics, dont le déficit représente aujourd'hui les 3/4 du PIB (près de 80% en France, et 98 % en Italie !) Dans un contexte concurrentiel marqué de surcroît par un euro fort, la situation n'est pas tenable, quand bien même est-elle cachée, le temps d'une élection, par des artifices, des promesses et des discours. 

Le seul Prix Nobel français d'économie, Maurice Allais, rappelant que la croissance mondiale a été plus forte dans les périodes protectionnistes (1880-1914 puis 1945-1970) que dans les périodes de libre-échange quasi absolu, est condamné au silence pour répéter que seul le protectionnisme à l'échelle européenne peut rétablir des conditions égales de concurrence, substituer une véritable politique industrielle au sauve-qui-peut général, et permettre aux Etats de mener des politiques souveraines en matière industrielle, agricole ou écologique. Le Traité de Rome entendait créer une zone de libre-échange entre un nombre réduit de pays ayant des systèmes sociaux et des niveaux de vie comparables et protégés par la préférence communautaire. Celle-ci a été peu à peu abandonnée sous les coups de butoir de l'OMC et de l'idéologie libre-échangiste. Seule l'adoption d'un protectionnisme rationnel à l'échelle européenne, nullement incompatible avec le libéralisme économique et qui, d'ailleurs, peut seul le sauver (le théoricien du protectionnisme, l'allemand List était un libéral) nous permettra de revenir à la réalité du Traité de Rome, aujourd'hui bafoué par les oligarchies qui pourtant s'apprêtent à le célébrer. Sans la préférence communautaire la "construction de l'Europe" est en réalité sa destruction. La désindustrialisation, la mise en péril de notre agriculture, les difficultés de nos industries culturelles, la perdition de nos voisins africains et l'afflux d'immigrés, mais aussi le désarroi social d'un nombre croissant de travailleurs, tous ces maux dont la France souffre par angélisme sont la conséquence de cette erreur économique fondamentale soigneusement cachée par les trois candidats des partis officiels et leur incroyable conformisme. Comme l'écrit Todd, "le premier candidat qui abordera le sujet cassera la baraque !"
 

Publié dans Extraits du journal

Commenter cet article