Jeudi 3 décembre ; Mirebeau.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Décidément, je vis beaucoup, ici, avec la radio ; je la branche dès que je cesse de lire ou d‘écrire ; ce matin, passionnants « Chemins de la connaissance » de Raphaël Enthoven, consacrés au détail chez Proust ; il fut question du petit muret jaune de la toile de Vermeer, des pavés inégaux de la cour de l’hôtel Guermantes renvoyant à ceux de la place Saint Marc à Venise, de la madeleine trempée dans l’infusion, du bruit de cuillère que fait incidemment le maitre d’hôtel quand le narrateur attend dans le salon et qui lui rappelle certain voyage ancien pour Balbec  : chaque fois, la réminiscence, venue d’un détail, abolit la fatigante réalité pour, tel le bon génie des Mille et Une Nuits, transporter le petit Marcel dans l‘univers des essences, de la permanence du monde, de la Vérité, cet arrière-monde où page à page le narrateur s’inscrit en écrivant, cette éternité dans laquelle Proust s’installe de sensation en sensation retrouvée, oubliant Marcel qui va bientôt mourir. Il fut trop peu question de Platon, à mon avis, évoqué une ou deux fois du bout de l’aile, et peu aussi de Deleuze ; mais beaucoup de jolies choses furent dites -notamment, plus clairement que je ne l’avais jamais conçu, la récurrence de la déception chez Proust – par exemple, l’épisode de la Berma, tant rêvée et tant attendue, mais décevante dans la réalité d’une soirée au théâtre, retrouvée plus tard au moment d’y repenser : épisode qui signifie peut-être toute la vie, la pesanteur de toute réalité, la splendeur de toute Idée… Moments délicieux en prolongeant le petit déjeuner dans l’odeur de croissant chaud et de café, et le délice des œufs au plat quand les accompagnent du pain frais  - si frais que, tout à l’heure, la boulangère me l’a tendu du bout des doigts tant il brûlait, et qui était encore tiède. De surcroît, il fait beau – et Enthoven a la bonne idée d’illustrer la conversation sur Proust avec Debussy, la suite bergamasque et les Nocturnes ; quelques instants, imprenable confiance dans l’ordre, c‘est- à-dire la beauté sous jacente de l’univers…

Mais le mauvais monde est toujours là, que je ne parviens toujours pas à tenir à distance – ou, plutôt, auquel je ne parviens jamais à me sentir indifférent : les journaux commentent ce matin une mauvaise nouvelle, la décision annoncée avant hier par le président Obama d’envoyer 30 000 nouveaux soldats en Afghanistan, et, corrélativement, de demander un effort supplémentaire aux alliés, dont la France, déjà troisième contributaire en hommes. Une « Nouvelle », ce n’est pas le mot : M. Obama avait beau tergiverser depuis plusieurs semaines, je n’ai jamais douté qu’il pût faire autrement que de céder aux militaires – pas moins que je ne doute qu’il le voulût pourtant. La preuve fut plusieurs fois faite qu’un président américain n’est pas maître de telles décisions, que les groupes de pression, militaires, industriels, bancaires et autres, qui veulent la guerre parce qu’ils se nourrissent d’elle, sont aux commandes, absolues en ce domaine, derrière le paravent d’un homme, brave ou pas, qui amuse la galerie.  La logique impériale alimente des puissances  militaires, milices, armées ou industries de guerre qui sont hors de portée des élus, et prennent tôt ou tard le contrôle du système central de l’Empire. Si je doutais encore de ce fatal engrenage, vérifié dans l’histoire de tous les Empires, toujours entrainés dans la démesure par les sous-systèmes militaires qui prolifèrent dans l’Etat comme des cancers, le film « JFK » d’Oliver Stone, que j’ai acheté presque par hasard le mois dernier à Paris, et que je regarde actuellement par petits bouts (il est long, et si dense qu’il me faut souvent revenir sur les scènes), m’en convainc définitivement, non sans effroi. Il me faudrait avoir le temps (mais, pendant ce temps-là de Gaulle piaffe…)  de revenir point à point sur ce film, et sur l’éloquent, si éloquent assassinat du président Kennedy, le 22 novembre 1963, événement qui, au cœur du siècle passé, a brutalement mis en lumière l’enfer où il ne cessa de plonger. J’y reviendrai demain, si je trouve le temps de voir ce soir la fin, et peut-être de le regarder une nouvelle fois de bout en bout…

Publié dans Extraits du journal

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