Jeudi 18 février ; Paris.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux


Etonnant progrès de la courtoisie, me semble-t-il chez les gens de Paris : commerçants, médecins, restaurateurs, relations diverses, tous semblent peu à peu convaincus q’il n’y a pas de secours caché, pas de secours en dehors de nous-mêmes, et de l’aide que les citoyens peuvent et doivent, dans la faillite de l’Etat, s’apporter mutuellement.
A cette gentillesse concourt peut-être le fait qu’un nombre incroyablement élevé de mes interlocuteurs a suivi l’émission que Frédéric Taddéï cansacre chaque mardi à « l’actualité de la semaine » et à laquelle il m’a convié –voici trois fois que cet excellent homme m’invite sur « son » plateau en quatre mois. Mais la composition dudit plateau (sont aussi conviés Madame Nicole Avril épouse de M. Elkabbach, MM. Jean Ziegler, François Koltès, arangeur, Stéphane Freiss, comédien, Arthur Dreyfus, jeune écrivain), me paraît plus représentative, une fois encore, de la mondanité parisienne du genre bobo que de la population française, comme le sont aussi les trois sujets retenus : la violence à l’école ; le fait qu’Alexandre Dumas soit représenté, dans la distribution d’un film récent, par M. Depardieu alors que celui-ci est blanc et non point mulâtre comme Dumas l’était ; une affaire de pédophilie entachant le clergé catholique d’Irlande, et la supposée tardive réponse de l’épiscopat comme de Rome : voilà qui me paraît fort loin des préoccupations des Français, comme des faits marquants de la semaine écoulée.
Va pour la violence à l’école, sujet sur lequel je dis ce que j’ai à dire –les professeurs ont eux-mêmes détruit le sanctuaire en l’ouvrant maladivement, et, surtout, en sapant le socle sur lequel reposait leur autorité, la transmaission d’un savoir et d’une tradition. Mais, quand arrive le second sujet, je ne tarde pas à exploser, rappelant ce qui me semble être le fait marquant du jour le taux de décroissance de l’année 2009, connu vendredi dernier : 2,2%, taux jamais atteint depuis 1944. Non seulement ce chiffre pulvérise toute le baratin sur la prospérité par lequel nous furent vendus l’euro, ainsi que la stratégie puis le traité de Lisbonne, mais il laisse entrevoir une désastreuse  augementation de la misère dans notre pays, question autrement grave que la couleur de peau de tel ou tel acteur, qui répond à une obsession racialiste droit venue de la cosmogonie étas-unienne, mais guère française, et sournoisement diviseuse.  Je tente de direqu’il y a dans mon village de braves gens qui ont épuisé, après ces mois de grand froid, leurs réserves de fioule mais n’osent pas rappeler le livreur faute d’argent, ou quelquefois faute d’avoir honoré la précédente facture, et qui vont dans les forêts ramasser un peu de bois pour se chauffer ; ou que d’autres, dont l’emploi se trouve éloigné de quelque 30 ou 40 kilomètres de leur domicile, n’ont pas les moyens de s’offrir l’essence pour rentrer chez eux, et dorment un soir sur deux dans leur voiture ; qu’il y aura un million de chomeurs en fin de droits d’ici le prochain hiver, etc… Bien entendu, on m’arrête bientôt : je ne traite pas le sujet ! M. Koltès s’insurge ; le jeune écrivain, élève de sciences-po, n’a visiblement pas ce genre de problème, ne veut pas en entendre parler, et ricane sous mon nez. J’avais oublié que le service public  n’était pas fait pour traiter des problèmes du peuple français, et qu’il était plutot organisé pour faire diversion. N’empêche, les soutiens que je reçois depuis trois jours prouve qu’il existe encore, muet peut-être, mais aux aguêts, un « peuple français ».

Publié dans Extraits du journal

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