Est paru ce jour dans Valeurs Actuelles cet article dont je ne suis pas mécontent

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

De Natura Rerum

 

La récurrente controverse du "genre" (pour reprendre la traduction de l'américain gender) s'affirme d'année en année comme l'une des plus profondes de notre temps; sans doute les historiens la retiendront-ils pour ce qu'elle en révèle l'esprit même, au point qu'il faut sans cesse y revenir.

On sait que la théorie du gender entend gommer la spécificité de la femme, et partant celle de l'homme, prônant à terme la "liberté" pour chaque individu de choisir son sexe. Venue des Etats-Unis, elle s'est peu à peu imposée en Europe du Nord (notamment au Parlement européen), ainsi qu'en Espagne, où le Gouvernement Zapatero en a fait une affaire d'Etat, comme elle s'impose désormais en France, au point que, sur internet et ailleurs, on ne demande plus aux consommateurs leur sexe, mais leur "genre", et que ladite théorie, déjà l'objet d'un enseignement obligatoire aux modernissimes "Sciences-Po", fera son apparition dans les manuels scolaires dès la rentrée prochaine -pour commencer ceux de SVT en classe de Première. Pour la féministe états-unienne Judith Butler, dont l'ouvrage "Le féminisme et la subversion de l'identité" (1990) est la bible du mouvement, l'affirmation d'une identité sexuelle procède d'une détermination objective par nature aliénante, d'une construction culturelle encombrée d'archaïsmes moraux (comprendre chrétiens) dont la liberté commanderait de se débarrasser au bénéfice d'un "choix de construction individuelle". Voilà résolues d'un coup la question de l'égalité homme-femme, celle des  homosexualités et bien entendu celle du "trans-genre" -car, dans la nouvelle cosmogonie, le "genre" aussi se transcende, l'homme ou plutôt l'individu du Nouvel Age étant réputé libre de se choisir en toutes ses caractéristiques, et de se changer comme il lui plait…

La vache folle

Il est curieux que, à l'exception de journaux tels Valeurs Actuelles, l'Homme Nouveau ou la Nef, les médias aient si peu rendu compte d'un mouvement (et désormais d'une décision gouvernementale), qui constituent une véritable rupture dans notre civilisation. Il est vrai que la traduction de gender par genre cache l'étendue de la question : par delà celle des sexes, aussi fondatrice soit-elle, c'est l'idée même de nature (meilleure traduction, à mon sens, du terme gender), que l'existentialisme de l'âge marchand mine une fois encore par tous les bouts  : s'il n'est plus de nature de la femme, plus de nature de l'enfant, plus de nature de l'Homme, s'il n'est plus de nature tout court, rien n'est inviolable, et, selon le slogan triomphant de l'époque "tout est possible". La très pédagogique affaire dite de "la vache folle", qui révéla que la rationalisation économiste commandait de transformer des herbivores en carnivores fit apercevoir les conséquences de cette dé-naturation générale de l'univers et c'est à bon droit que des philosophes comme A. Finkielkraut, inspiré par un salutaire réflexe platonicien, du moins essentialiste, qui est le ressors de notre civilisation grecque, latine et chrétienne, formèrent à la hâte le concept de "vachité" rappelant, à titre de protection minimale, la nature du malheureux bovidé.

Mais, à bien y regarder, c'est toute référence à "la nature des choses" qu'entend pulvériser la théorie du gender, et que pulvérise peu à peu le monde  qu'elle ne fait que profiler, un monde où tout serait contingent, malléable à merci, jusqu'à l'Homme lui-même, matière infiniment plastique : de cet existentialisme revisité qui affirme l'existence et finit par nier l'essence, procéderont toutes les "libertés" du monde à venir, celles des manipulations génétiques, depuis les OGM généralisés jusqu'à la reconstruction du génome humain, et finalement celles des identités elle-même -conception de la liberté plus folle que la vache du même nom, où les choses, littéralement, ne sont plus et ne doivent plus être ce qu'elles sont.

Il est significatif que la question de l'identité soit aujourd'hui récurrente, comme celle du genre ou de la nature, et que devraient poser, s'ils l'étaient les prétendus "écologistes". Qui osera rappeler la nature de la femme, et de la mère, de l'homme et du père, de l'enfant, de l'élève et du professeur -dans ce dérèglement général on entend par exemple des enseignants dire qu'ils "apprennent beaucoup de leurs élèves" alors que l'on aimerait tant l'inverse, qui serait conforme à la nature des choses…), celle du gouvernant et celle du citoyen, etc. ? Qui rappellera la nature d'un fruit, d'un légume, d'une terre, l'identité d'une nation et de ceux qui en portent l'héritage -laquelle n'est pas affaire de papiers ou de dénomination plaquée pour les besoins de l'anarchie universelle, mais un Etre… Vieille querelle certes; mais on aimerait que quelqu'un garde cette conscience d'un ordre inviolable du monde où, comme disait de Gaulle "les choses sont ce quelles sont" (affirmant aussi "Ne prétendons pas enfreindre la nature des choses") -rappelant en somme les êtres à eux-mêmes au risque d'affronter le terrorisme d'une modernité totalitaire, et démente.

 

(Valeurs Actuelles, 25 juillet 2011)

Publié dans Extraits du journal

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