Dimanche 6 décembre ; Mirebeau

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Pas de messe.

Mais beaucoup de musique (chants orthodoxes, Brahms, Fauré) pour calmer l’exaspération montée cette nuit comme des œufs en neige lorsque, par le plus grand hasard, j’ai découvert dans l’un des innombrables dossiers « de Gaulle » qui s’accumulent depuis six ans et qui sont plus ou moins rangés sur le « bureau » de mon ordinateur,  gros fichier de notes - plus de 90 pages -, que non seulement je dois répartir dans les nouveaux fichiers organisés selon un nouveau plan, mais qui, en plus, m’obligent à revoir complètement ledit plan, faute de quoi certaines parties seraient beaucoup plus longues que d’autres - or, je tiens à ce que tout soit bien « taillé », comme ce fut le cas dans le premier tome et ces cinq chapitres de cinq sous-chapitres chacun, et cinq paragraphes de cinq pages chacun, dans l’esprit du « jardin à la française » De là, considérables pertes de temps tout aujourd’hui, mon retard s’accroissant à mesure… Du coup, je me réfugie ce soir dans l’écriture facile, celle de ce petit journal, écrit à l’emporte-pièce, qui seule en ce moment parvient à me détendre – tout en m’avalant de nouvelles heures, bien entendu… Ce journal, à propos, prend pour moi un nouveau visage depuis que j’en adresse certaines pages ou bouts de pages aux fins de les mettre en ligne sous la forme du « for intérieur » lancé au début de ce mois. Mais ce soudain dédoublement du journal (intime/non intime) a son inconvénient : je veux l’agrémenter de vidéos et de photographies qui devraient le rendre moins austère mais qu’il  me faut dès lors commenter : nouvelles tâches… tout me paraît sans fin…

Ces divertissements sont raisonnables ? Malgré le temps que réclame l’exercice, je m’aperçois que je ne parviens pas à aborder certains sujets qui m’importent : par exemple la suppression de l’enseignement de l’histoire en certaines filières des terminales de lycée (dans l’enseignement public au moins), suppression qui mobilise enfin quelques bons esprits - j’ai signé, il y a une dizaine de jours un « pétition nationale » aux fins de leur rétablissement, pétition dont j’ai découvert ce matin, par la radio, qu’elle a tout de même un certain écho… Je voudrais développer un peu ce sujet, ainsi qu’un autre, passé plus inaperçu, mais non moins grave : l’aveu par un président de Conseil général, celui de la Seine-Saint-Denis, je crois, que le budget et de son département est « en faillite » (il craint ne pas pouvoir payer salaires et subventions ce mois-ci), et qu’il doit renégocier son endettement auprès de quelques grandes banques : nouvelle illustration de la dépendance désormais générale des pouvoirs publics vis-à-vis des établissements bancaires, lesquels par ce biais prennent peu à peu le contrôle de toute l’action publique.

Lorsque j’étais à la direction d’Afrique du Ministère des Affaires étrangères, vers le milieu des années 80, j’ai vu les gouvernements africains tomber les uns après les autres sous la dépendance du FMI et de divers « consortiums bancaires » aux fins de « renégocier la dette », ce qui aboutissait finalement à établir les budgets sous le contrôle des banquiers dits « internationaux ». Il advient semblable chose en France, et cela à toutes les échelles de l’action publique, non point seulement du fait de l’emprise des banques, qui trouvent là moult avantages financiers et politiques, mais aussi du fait de cette affreuse drogue commune, le déficit, née des trop nombreuses actions qu’entreprennent les pouvoirs publics, à tous niveaux, national et locaux, en fait d’assistance notamment, et d‘actions culturelles qui n’en sont pas, et ne répondent qu’au plus misérable copinage. Il est d‘ailleurs significatif que, selon le même président du Conseil général, plus de 20 départements soient à son avis en semblable situation de faillite, et qu’ils soient tous « à gauche » : tous les matérialistes de la terre se donnent la main dans la folie de la dépense, accroissant à mesure ce pouvoir de l’argent que feu Mitterrand stigmatisait tant, et connaissait tant… Nouvelle figure de la connivence entre la gauche et l’argent dont je vois partout en ce moment de multiples illustrations, et de la grande communion progressiste dans le délire de la consommation de masse, assortie de cet égalitarisme sans borne qui donne à penser à chacun qu’il peut, qu’il doit même, tout « posséder » de ce qui peut s’acheter en ville, et que possède son voisin. L’endettement des ménages montre d’ailleurs  que la drogue déficitaire est inscrite dans les mœurs de l’homme moderne par tous les pores de sa peau - comme je suis heureux de n’avoir pour ma part aucun crédit d’aucune sorte, moyennant un souci d’économie que d’aucuns raillent dans mon entourage mais qui du moins me permet de vivre aussi indépendant qu’il est possible en ce monde d’aliénés, et d’aider plusieurs personnes qui seraient « condamnées aux banques », comme on dit condamné à l' échafaud. J’aimerais écrire davantage là-dessus, mais à cette question-là aussi il faut que je renonce, aussi grave soit-elle, pour en venir à cette affaire « d’identité nationale » pour laquelle j’ai tout à l’heure ouvert ce journal, et que j’ai bien trop différé d’aborder.

Il est heureux que le débat dit « de l’identité nationale » ait si vite « pris » dans l’opinion : que peut-il arriver de mieux à la France que de voir les Français s’interroger enfin sur elle, ses singularités, ses permanences, en somme cet « Être français » que l’on traduit assez mal par « identité »  - car l’Être tient aussi au faire, au développement infini de ses virtualités logiques, ce que ne dit pas très bien le mot identité, passablement équivoque à plusieurs égards. Enfin, il faut jouer le jeu, accepter le mot, d’autant que la chose est de tous côtés menacée de dis-paraître.  A rebours de l’existentialisme ambiant, qui voudrait que tout être, toute fonction, et toute chose soient perpétuellement autres que ce qu’ils sont, au risque de se perdre de vue et finalement de se perdre, cet épisode essentialiste est salutaire : tant pis pour les Modernes de droite et de gauche, et ces bons esprits faussement universalistes qui entendent que la France s’oublie elle-même au nom de la « diversité » du monde, comme si elle devait à elle seule l’assumer toute entière, alors que, bien entendu, à cette nécessaire diversité du monde, sa meilleure contribution consistait à demeurer fidèle à son Être propre…

« Qu’entendre par  Identité de la France ?, s’interrogeait l’historien Fernand Braudel dans l’introduction  de son dernier ouvrage (1986) sinon une sorte de superlatif, sinon une prise en main de la France par elle-même, sinon le résultat vivant de ce que l’interminable passé a déposé patiemment par couches successives, comme le dépôt imperceptible de sédiments marins a créé, à force de durer, les puissantes assises de la croute terrestre ? (…) Une nation ne peut être qu’au prix de se chercher elle-même sans fin, de s’opposer à autrui sans défaillance, de s’identifier au meilleur, à l’essentiel de soi, conséquemment de se reconnaître au vu d’images de marque, de mots de passe... » Permanences : il y a un Etre français qui dépasse bienheureusement les générations, les arrache à l’enfermement du présent, élargissant sans fin chacune d’elle aux dimensions ni du seul passé ni du seul avenir, mais de l’Histoire : y réfléchir est comme un périodique devoir civique, et le succès de l’actuel débat national, des tribulations de la Marseillaise à celles d’un prix Goncourt, montrent qu’il était grand temps d’ouvrir ce que les frileux appellent la « boîte de Pandore ». Redoute-t-on de découvrir que, non seulement cet « Être » est une question de raison, mais aussi une question d’amour ?

Il faut cependant regarder de près de quoi il est fait : d’une part pour ne pas le réduire, comme le voudraient tant ses détracteurs (et, semble-t-il, le président de la République !), à l’une de ses composantes, l’intégration des générations issues de l’immigration en général, et de l’immigration musulmane en particulier, aspect important qui est cependant loin d‘être le principal – car la menace principale n’est pas musulmane – ce serait bien trop simple ; d’autre part pour ne pas le figer dans un être qui paraîtrait détaché du faire, c’est à dire de la politique, ou plutôt de l’histoire : on pourrait discuter ici la phrase de Renan sans cesse citée sur « le vouloir vivre ensemble », et lui préférer un « vouloir agir ensemble »  qui prolonge
l’identité en un être agissant, autrement dit souverain : inventorions donc les deux volets, le politique tenant au vouloir agir commun, la souveraineté ; le culturel, dont chaque composante, une mémoire, un imaginaire,  notamment littéraire, des mots de passe tiennent en grande partie dans à la langue, et que, d’ailleurs, les promoteurs du débat abandonnent dans les faits autant qu’ils abandonnent la souveraineté…

Publié dans Extraits du journal

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