Dimanche 3 avril. Paris.

Publié le par Paul-Marie Coûteaux

Je n'allais pas sans quelque appréhension, hier matin vers neuf heures, à l'Assemblée nationale où Luce Perrot organisait son XXème salon du livre politique; j'avais beaucoup insisté, jadis, auprès de Philippe Séguin pour que la Présidence de l'Assemblée accorde à cette manifestation alors balbutiante la magnifique galerie Napoléon III qui relie l'Hotel de Lassay au Palais Bourbon; je ne regrette pas d'avoir désarmé ses objections ("l'Assemblée est un lieu de débat pour les élus, pas pour les scribouilleurs"), jugeant toujours qu'il n'est pas mauvais que lesdits élus et les divers scribouilleurs se rencontrent et, surtout, que ce soit les premiers qui reçoivent les seconds. Mais quelle ampleur a pris cette affaire!Tout le gotha est là, députés (un peu dispersés, certes) ministres, auteurs en tous genres et principalement du genre à porter beau en ville, journalistes de droite ou de gauche mais toujours de la très haute. Parmi tous ces grands notoires du moment je m'avance vers ma place à la tribune avec une sorte de petit pincement : trois jours après notre sortie sur la nécessaire inclusion de Marine le Pen dans toute recomposition de la droite (ou plutôt, mais peuvent-ils comprendre ce qui est plus qu'une nuance?, dans toute constitution d'un bloc national), je me demande si l'accueil sera simplement froid, ou plutôt glacial, ou peut-être ouvertement hostile. Mais non, les signes d'amitié l'emportent : aimable conversation avec Vincent Peillon, amical et incisif comme à son habitude (il admet que le PS a "perdu le peuple", je lui réponds à l'oreille que, moi, je l'ai trouvé : il lève les bras au ciel…); curieuse poignée de mains de Michel Rocard, qui parait avoir tout oublié de nos différents (est-ce l'âge, ou l'indécrottable mondanité de ce petit milieu ? Son sourire semble dire : "puisque vous êtes là, c'est que vous êtes convenable"…), poignée de mains plus ferme, et regard nettement bienveillant, de Gérard Longuet -qui fera d'ailleurs une très brillante intervention; entretien à épisodes avec Philippe Barret, toujours fulgurant; autre poignée de main inattendue, celle de Stéphane Hessel (nous ne nous sommes pas vus depuis un interminable déjeuner chez les Boutros-Ghali il y a quinze ans, à New-York, se peut-il qu'il s'en souvienne ? il est vrai qu'il tend la paluche à tout le monde, comme une diva qui ne se connaît que des admirateurs); il n'y a pas jusqu'à ladite Chabot qui, placée à côté de moi, ne réponde à mon court salut de la tête par une poignée de mains et un stupéfiant mais sans doute mécanique : "comment ça va ?". Très bien, Madame, très bien. A table, la conversation est des plus courtoises entre l'excellent François Bazin (chef du service politique du Nouvel Observateur), qui ironise sur "ma conception romantique du peuple" et Max Armanet, l'un des directeurs de Libération qui le reprend fort justement en assurant qu'elle est surtout chrétienne -bien vu ! Du moins aura-t-il été question du peuple dans ce lieu qui est le sien et qui le nie -alors que, je le vois de plus en plus clairement, il est le grand impensé de la période -prêt à ressurgir en force… Il n'y a guère que Jean-Pierre Chevènement pour me faire grise mine: "alors, vous vous êtes perdu" me glisse-t-il avec une nette acrimonie. Je le félicite sur le ton acidulé pour le "prix du livre politique" que le prestigieux jury vient de lui décerner -car c'est lui, le lauréat de l'année… Il fera d'ailleurs un joli discours, as usual, et je songe que, ayant réussi à surnager haut la main depuis les temps de la SFIO jusqu'au couronnement que lui accorde aujourd'hui un cénacle tout sourire, il doit être heureux… Du coup, planchant sur "l'Europe", je choisis de faire profil bas, de me complaire dans la plus oiseuse des modérations, me contentant de rappeler les vertus du référendum en rappelant que la légitimité détenue par les élus devait toujours être considérée comme révocable, l'instance suprême étant le grand oublié de la démocratie moderne, le "peuple" -gammes d'autant plus simples et placides que je venais de relire dans le Figaro Magazine le texte de mon entretien/débat avec Dominique Reynié sur le populisme. Ne m'a pas même été épargnée la joie de m'entendre dire par l'un de mes contradicteurs (ne le nommons pas, il vaut bien plus que sa phrase) que le référendum, justement, n'est pas vraiment un instrument démocratique. Le morceau est craché, rien à ajouter -que dire d'ailleurs d'un tel aveu, et pourquoi le souligner : ici, les polichinelles de la catastrophe qui m'entourent pensent tous la même chose; il n'est que d'attendre qu'elle les perde. De toutes façons, je n'en convertirai pas un, et je m'en fiche. D'ailleurs je file assez vite, heureux d'avoir fait mes mondanités, surtout en cette conjoncture. Cinq heures dans ce bouillon m'auront suffit ! Surtout, j'aurais vérifié que les temps changent -pourtant, dans la salle réservée aux dédicaces, un Monsieur assez raide me demande une signature en m'emmenant dans un coin discret : c'est un fonctionnaire de l'Assemblée. "Je ne tiens pas, comprenez-vous? à trop m'afficher"… ( "A X-Z, combattant de l'ombre", la dédicace est toute trouvée). Dans ce cadre, la clandestinité paraît tout de même étrange : nous sommes décidément en plein maelström dans les têtes : confusion et mutation. Jamais je n'ai autant senti que l'idéologie dominante était bel et bien en train de se renverser… Ah la belle partie que nous allons enfin pouvoir jouer !

Publié dans Extraits du journal

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